Les taux de roulement et de congés de maladie sont souvent en hausse depuis 2015 dans de nombreux programmes jeunesse des centres intégrés de santé (CISSS) ainsi que dans les différentes directions de la protection de la jeunesse (DPJ) partout au Québec. C’est ce que montrent des chiffres obtenus par La Presse en vertu de la Loi sur l’accès à l’information.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Treize CISSS sur vingt nous ont transmis les taux de roulement du personnel ainsi que les taux d’assurance maladie de leurs programmes jeunesse et de la direction de la protection de la jeunesse de leur région. Or, dans la majorité des CISSS, on note que ces taux sont à la hausse, et parfois de façon importante.

Au CISSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, par exemple, certaines hausses sont notables. Globalement, le taux de roulement au sein du programme jeunesse a augmenté de près de 50 %, passant de 4,4 % en 2015 à 6,8 % en 2018. 

Cependant, au sein des employés de la DPJ, le taux de roulement a pratiquement triplé, passant de 3,2 % à 9 % en trois ans. Un tableau complémentaire nous indique que 79 employés ont quitté le programme jeunesse et la DPJ en 2015, contre 125 en 2018.

Préoccupées par ce taux de roulement, les autorités du CISSS ont réagi, indique Marie-Claude Lévesque, directrice des ressources humaines, des communications et des affaires juridiques. « On a mis en place des entrevues de départ qui nous ont permis de comprendre que les départs étaient surtout le fait d’employés précaires qui cherchaient un poste ailleurs. On a récemment conclu une entente pour rendre permanents de nombreux postes précaires. » Et l’effet de cette mesure, indique Leslie Hill, directrice du programme jeunesse, « est spectaculairement positif sur le terrain ».

Il faut également préciser que la pénurie de main-d’œuvre frappe aussi le réseau de la santé. Les services d’intervenants de tous ordres sont prisés dans de nombreux établissements de la région montréalaise, ce qui contribue au départ de beaucoup d’employés, fait valoir Mme Lévesque.

Au chapitre des congés de maladie, la situation est aussi, en apparence, inquiétante au même CISSS. En 2015, 21 % des intervenants à l’œuvre au CISSS avaient pris un congé de maladie au cours de l’année, lequel pouvait aller de quelques jours à plusieurs mois. Trois ans plus tard, ce taux est pratiquement inchangé, à 20 %. Cependant, Mme Lévesque précise que la majorité de ces congés sont liés à des problèmes de santé physique, mais il n’en demeure pas moins que 43 % de ces congés sont liés à des motifs psychologiques.

« Si on regarde plutôt le taux d’assurance salaire, qui calcule les heures payées, on en arrive à un taux beaucoup plus bas, qui diminue d’ailleurs d’année en année, en particulier dans les services de la DPJ. Il est passé de 8 % à 4 % entre 2016 et 2018 », précise-t-elle.

Des chiffres élevés

Un peu partout au Québec, les indicateurs des taux de roulement et des taux d’invalidité sont très élevés dans les programmes jeunesse de maints CISSS. En 2015, le taux de roulement du personnel s’élevait à près de 28 % dans Lanaudière. Trois ans plus tard, la situation s’est à peine améliorée : on est à 23,8 %. Au CISSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, le taux moyen de roulement du programme petite enfance et périnatalité atteint presque les 17 % pour l’année 2018. Impossible, nous dit le CISSS, de comparer avec les années précédentes, puisque « les données consolidées ne sont pas disponibles en raison de l’intégration récente des systèmes informatiques ». Sur la Côte-Nord, le taux de roulement des professionnels dans les programmes jeunesse est passé de 12 à 23 % en trois ans.

Le niveau de réponse à notre demande auprès des CISSS a été variable. Certains d’entre eux ont été incapables de nous fournir les taux d’invalidité, même pour l’année en cours. D’autres, en revanche, nous ont transmis une analyse assez fine de ces deux indicateurs. Le CISSS de la Capitale-Nationale, par exemple, a détaillé les taux de roulement et de maladie de plusieurs catégories d’employés. 

On peut ainsi noter que le taux de roulement chez les éducateurs a doublé entre 2015 et 2018, passant de 3,1 % à 6,8 %. Même chose du côté de l’assurance salaire : en 2015, 1,1 % des éducateurs étaient en arrêt de maladie. Trois ans plus tard, c’est 3,8 %.

Au CISSS du Bas-Saint-Laurent, les taux de roulement du personnel jeunesse sont également en hausse marquée. En 2015, 5,7 % des employés du programme jeunesse avaient quitté l’établissement au cours de l’année. Trois ans plus tard, ce taux avait grimpé à près de 10 %. Plus du tiers de ces employés qui sont partis (36 %) étaient des départs volontaires, note le CISSS.

Au CISSS du Saguenay–Lac-St-Jean, le taux de roulement est passé de 3,86 à 6,08 % pour la même période. Scénario semblable à l’autre bout du Québec : au CISSS des Laurentides, le taux de roulement est passé de 0,61 % à 5,92 % entre 2016 et 2018. 

« Il faut faire attention aux pourcentages dans ce cas, puisque le nombre d’employés est peu élevé. Il y a eu des départs à la retraite, des employés sont allés travailler ailleurs. On est loin d’une situation critique. On est en contrôle », assure Mario Cianci, directeur des ressources humaines au CISSS des Laurentides.

Comparer des comparables

Dans l’entreprise privée, un taux d’invalidité jugé normal tourne autour de 7 à 8 %, alors que le taux de roulement jugé optimal oscille entre 3 et 5 %. Mais il est difficile d’appliquer ces chiffres au réseau de la santé puisque les emplois peuvent y être beaucoup plus difficiles psychologiquement. « La nature de l’emploi est très importante. On ne peut pas comparer un milieu de relation d’aide majoritairement féminin à un milieu opérationnel, majoritairement masculin », souligne Johanne Potvin, consultante principale à JPotvin Santé/Productivité au travail. « Un ambulancier qui voit des gens mourir sous ses yeux, ce n’est pas du tout le même travail que quelqu’un qui voit passer des boîtes à longueur de journée. » Cependant, on peut certainement comparer les organisations à elles-mêmes au fil des ans. Or, des hausses du taux d’invalidité comme celles que nous avons constatées dans certains CISSS peuvent indiquer qu’« il y a une fragilité dans l’organisation », estime Mme Potvin. Quant au taux de roulement, pénurie de main-d’œuvre oblige, il atteint parfois 20 à 25 % dans certaines PME, ajoute Johanne Marcotte, conseillère en ressources humaines et présidente d’Émergence. « De nombreuses PME ne calculent plus ces taux, parce qu’elles seraient trop découragées ! »

— Avec la collaboration de William Leclerc, La Presse