Dans un pays où il semble aussi facile d’acheter une arme à feu qu’une voiture, des Québécois apprivoisent toujours leur terre d’accueil.

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Julie Lesage habite à Houston, au Texas, et comme plusieurs de ses voisins, elle possède une arme à feu. Selon le département américain de la Justice, il y aurait près de 600 000 armes en circulation dans cet État du Sud, quoique ces chiffres ne représentent peut-être pas la réalité : les Texans ne sont pas obligés d’enregistrer leurs armes ni d’obtenir un permis pour en acheter.

Il y a 10 ans, Mme Lesage a été traumatisée par l’épisode d’un homme, intoxiqué par la drogue, qui a fusillé un sans-abri. À la suite de ce violent fait divers, la mère de trois fillettes a senti le besoin de protéger sa famille. Elle a fait une demande de permis pour porter une arme en dehors de sa maison ou de son véhicule.

Le Texas est toutefois loin d’être le « Far West » que l’on peut s’imaginer de ce côté-ci de la frontière, affirme la Trifluvienne d’origine. Avant 2016, l’État était l’un des rares où il était encore interdit d’exhiber son arme à feu. La loi a changé, mais personne ne se promène avec un revolver à la ceinture, assure-t-elle.

Quand je vais chez les gens, on ne voit pas leurs armes. Elles sont rangées et en sécurité. Je ne connais personne qui expose ses armes dans son salon.

Julie Lesage, résidante de Houston, au Texas

Julie Lesage s’est longuement questionnée au lendemain de la tuerie qui a fait 20 morts à El Paso, autre ville du Texas. Pourquoi personne n’a sorti son arme pour stopper la folie du tueur ?

« On dit que c’est un tueur blanc qui avait quelque chose contre les Mexicains. C’est en effet un endroit près de la frontière. Si les clients étaient principalement des Mexicains, ce n’est pas nécessairement des gens qui ont des armes à feu, ils n’ont pas pu se défendre », présume Mme Lesage.

Au-delà de la question des armes à feu, la femme croit que les États-Unis sont aux prises avec un grave problème de santé mentale, une opinion que partage Louis Conrad, un autre Québécois vivant à Houston. Les soins manquent pour les personnes malades, disent-ils.

M. Conrad ne possède pas d’arme à feu – c’est contre ses principes –, mais il comprend ses concitoyens de vouloir s’armer. Autour de lui, il estime que 70 % de ses amis, de ses collègues et de ses partenaires d’affaires en possèdent au moins une.

L’homme originaire de Montréal affirme que les Québécois paient davantage d’impôts que leurs voisins du Sud, et ils reçoivent plus de services en santé, en éducation et aussi en sécurité. Aux États-Unis, les gens veulent assurer leur propre sécurité, explique-t-il.

« Les gens tiennent à leurs armes pour se protéger, pour protéger leurs enfants. Ayant un filet social moins important, ils savent qu’il y a plus de gens dérangés qui risquent d’avoir accès à des armes. »

Et l’Ohio ?

L’Ohio ne donne pas sa place en ce qui a trait aux armes à feu. Plus de 1400 personnes y sont tuées chaque année par des armes à feu. « Il y a une culture des armes très forte ici », confirme Jean-François Larouche, un Québécois qui y habite depuis 2014.

À Cleveland, où il vit, presque tous ses collègues possèdent une ou plusieurs armes à feu. Dans son Publi-Sac, il reçoit même des circulaires faisant la promotion d’armes, raconte-t-il.

« C’est assez particulier quand on arrive du Canada », admet M. Larouche. Il affirme toutefois qu’il n’a jamais vu personne exhiber un pistolet, même si la chose est légale en Ohio.

M. Larouche aime sa terre d’accueil. L’État est accueillant, tolérant, et il ne s’y est jamais senti menacé. Quoique…

Vendredi, j’étais sur la route avec mes enfants et quelqu’un m’a carrément coupé. Au Québec, on aurait peut-être tendance à partir après le conducteur. Pas ici. Tu prends ton trou et tu avales la pilule parce que tu ne sais jamais si la personne va sortir une arme à feu.

Jean-François Larouche, résidant de Cleveland, en Ohio

Louis Roy connaît aussi l’Ohio ; il habite la ville de Columbus depuis 24 ans.

Même si 100 Américains sont tués chaque jour par une arme à feu, le Québécois n’éprouve pas de peur quand il se promène dans des lieux publics. Mais il ne peut jamais faire comme si les armes n’existaient pas.

« J’ai un petit bonhomme de 11 ans. C’est frappant quand tu vas à l’école et que tu vois les autocollants, dans les portes, avec un X rouge sur un pistolet. Chaque fois qu’il y a une tuerie dans une école, j’ai une pensée pour mon garçon. »

« Mais, répète M. Roy, je n’ai pas peur. »

En chiffres

3 heures Toutes les trois heures, une personne est tuée par une arme à feu au Texas. *

3139 Nombre de Texans tués chaque année par une arme à feu.*

6 heures Toutes les six heures, une personne est tuée par une arme à feu en Ohio.*

1402 Nombre d’Ohioains tués chaque année par arme à feu.*

*incluant les suicides