Un enfant autiste de 6 ans a été battu à répétition pendant quatre mois après avoir été placé par la DPJ dans un foyer de groupe n’accueillant que des adolescents avec des troubles de comportement, en Montérégie.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Frappé au visage, mordu, griffé, étranglé, tête cognée sur un mur, frappé au ventre : le garçon a été victime d’agressions sans que les services sociaux réagissent, l’an dernier. Il a fallu l’intervention d’une juge pour qu’il soit déplacé.

Mathieu* présentait lui-même de graves problèmes de comportement en plus d’un trouble du spectre de l’autisme. En juin 2018, il a été placé avec six autres jeunes, tous âgés de 12 à 14 ans, dans une ressource « de débordement » qui venait d’ouvrir.

Il « a été hébergé dans un milieu de vie non adapté », a déploré la juge Lyne Morin dans un jugement, le mois dernier. « Il a été témoin et victime de violence ainsi que de négligence. » La juge a conclu que son intégrité physique et psychologique avait été violée.

« C’est la première fois que je voyais ça », a expliqué l’avocat assigné pour défendre les droits de l’enfant, Me Marc-André Leblanc. 

Me Leblanc dit avoir été particulièrement troublé par un épisode où Mathieu a été trouvé caché dans l’un de ses tiroirs, où il était allé se réfugier après une crise majeure dans le foyer. À d’autres moments, l’enfant s’automutilait. 

« Ce sont des événements extrêmement regrettables », a ajouté l’avocat.

Les services sociaux de la Montérégie n’ont pas voulu commenter le cas lui-même, mais ont accepté de commenter les enjeux plus larges qu’il soulève. « Comme directrice, je m’attends à une qualité et à une offre de service adaptée aux besoins de chacun des enfants, a réagi Josée Morneau, directrice de la protection de la jeunesse pour la région. Chaque situation qui peut faire l’objet de difficultés, il faut s’en servir pour s’améliorer et en tirer de grandes conclusions pour éviter que des situations similaires se reproduisent. »

Mathieu a été sorti de cette ressource intermédiaire en octobre, sur demande urgente de la juge Morin.

« Beaucoup trop jeune »

La liste des agressions dont Mathieu a été victime aux mains de ses camarades se lit comme une troublante chronique de son séjour au sein du foyer. Lors d’une visite des parents biologiques de l’enfant, « un seul intervenant est présent dans la ressource pour cinq enfants », a rapporté la juge. Il « mentionne aux parents être en formation depuis une semaine ».

Les parents s’inquiétaient pour leur fils. Mais une employée de la DPJ « leur a répondu que leur méfiance était nuisible au développement de leur fils » et « leur a demandé de ne pas transmettre leurs inquiétudes à l’enfant ». « Leurs griefs, pourtant bien fondés », ont été utilisés contre eux par la DPJ qui les a « invoqués comme motifs » pour imposer la surveillance des contacts entre enfant et parents.

Plusieurs intervenants de la DPJ avaient aussi tiré la sonnette d’alarme tout au long des quatre mois du placement, selon des courriels auxquels la justice a eu accès. En vain.

« Depuis le début, j’étais contre, a affirmé la gestionnaire du foyer, qui a déploré être contrainte à cause d’un contrat qui la liait aux services sociaux. Il était beaucoup trop jeune par rapport aux autres. »

En août, après deux mois de placement, une autre intervenante a écrit à sa supérieure que le garçon « se [faisait] pousser, mordre, frapper, insulter » dans ce milieu « qui n’est pas adapté pour lui ». 

Six jours plus tard, des cadres du réseau s’échangent des courriels. « Nos milieux ne sont en rien positifs pour un si jeune enfant », écrit l’une d’elles. « Il est sous mauvaise influence des pairs et, de plus, il est à risque d’agression physique. » La chronologie des événements indique que ce « risque » s’était déjà réalisé à plusieurs reprises au moment de l’envoi de ce courriel.

Le réseau est divisé en deux en Montérégie. Le centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie-Est tente alors d’« acheter » une place plus adaptée pour Mathieu dans un foyer du CISSS Montérégie-Ouest. Mais ce dernier refuse.

« Aucune démarche supplémentaire n’est faite, déplore la juge Morin. On se satisfait de la réponse. Il n’y a aucune conversation téléphonique entre les établissements […], malgré la situation critique de l’enfant. »

Mi-octobre, nouvelle alarme d’une intervenante.

Mais c’est seulement 11 jours plus tard, alors que la situation générale de l’enfant devait être révisée par la Chambre de la jeunesse, que la juge Morin intervient. Il est alors sorti de son milieu de toute urgence.

« Communication fluide » demandée

En entrevue, Josée Morneau, directrice de la protection de la jeunesse de la Montérégie, et Jean-Marc Ricard, directeur des programmes déficiences au CISSS de la Montérégie-Ouest, ont défendu leurs façons de fonctionner.

« On tente d’avoir des ressources intermédiaires avec des groupes plus homogènes pour l’âge. C’est vers ça qu’on tend », a dit M. Ricard. 

Il pourrait arriver, effectivement, des fois, qu’on place un jeune avec des adolescents, temporairement, le temps qu’on trouve un autre milieu, tout en s’assurant de mettre le soutien requis.

Jean-Marc Ricard, directeur des programmes déficiences au CISSS de la Montérégie-Ouest

Le fonctionnaire a refusé d’indiquer si ce foyer avait été pénalisé ou fermé par les services sociaux en raison de la situation de Mathieu.

La DPJ Josée Morneau a dit espérer pouvoir tirer des leçons de ce dossier : « Si on a de la difficulté à trouver l’endroit “parfait”, il faut continuer à persévérer », et « tous les gens qui sont autour d’un enfant doivent avoir une communication fluide », a-t-elle résumé.

* Nom fictif