(Calgary) Ernest Manning avait été premier ministre de l’Alberta pendant 25 ans. Son dernier geste officiel fut d’aller voir le nouveau premier ministre à Ottawa, un certain Pierre Trudeau.

Yves Boisvert
La Presse

Les deux hommes étaient aux antipodes idéologiques, mais Manning avait un message important.

Il lui a dit : « Vous devriez le plus vite possible réserver un corridor d’un mille de large, de Toktuyaktuk jusqu’à Chicago, pour le transport des ressources du Nord dans le futur. C’est le temps de le faire, pendant que ça n’intéresse personne. Si tu attends que ce soit évident, ça va coûter une fortune au gouvernement. »

C’était en 1968. Cinquante et un ans plus tard, à Calgary, son fils Preston me raconte l’anecdote pour illustrer l’incompréhension congénitale du gouvernement fédéral, l’absence de ce qu’il appelle une « vision stratégique » du pétrole et des ressources.

« Je suis allé chercher mon père à l’aéroport. Et puis, papa ? Il m’a répondu : Trudeau n’avait pas la moindre idée de ce dont je lui parlais… »

Nouveau Trudeau, même vieux problème : l’Alberta n’arrive pas à se garantir un accès aux marchés. Avec la Saskatchewan et le Manitoba, elle a en commun de n’avoir aucun port vers l’étranger.

Ça n’a pas trop mal réussi à l’Alberta jusqu’ici. Mais maintenant que les Américains produisent tout le pétrole dont ils ont besoin, le prix albertain a chuté, et l’Eldorado est en panne. Les pipelines qui ne se font pas sont devenus l’enjeu central de la campagne albertaine.

Ce n’est plus seulement une fixation économique. Ces tuyaux imaginaires sont chargés du ressentiment politique. Le favori des sondages, le « conservateur uni » Jason Kenney, promet à Justin Trudeau une crise constitutionnelle si aucun pipeline n’est construit.

Est-ce que, pour autant, l’Alberta est en passe de devenir indépendantiste, comme on a pu le lire ici et là ? Pas vraiment. Vraiment pas, en fait.

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On a fait grand état d’un sondage Angus Reid cet hiver selon lequel l’appui à la sécession serait maintenant plus fort en Alberta qu’au Québec. Le sondage révèle un sentiment albertain quasi unanime d’être traité injustement par Ottawa. Et un Albertain sur deux estimait « possible » que l’Alberta se sépare. Certains médias ont traduit cette donnée comme un « appui de 50 % à la séparation ». Ce n’est pas le cas du tout. Les sondages qui posent directement la question montrent au contraire un attachement bien plus fort à la fédération que celui des Québécois.

Oui, mais n’y a-t-il pas un parti souverainiste albertain ? Si peu. Le « Parti de la liberté conservatrice » compte un député, son chef Derek Fildebrandt. Il se décrit comme « autonomiste » et propose plutôt des politiques libertariennes à la Maxime Bernier. Autrement, le défunt Wildrose, qui a fusionné avec les conservateurs, n’a jamais été indépendantiste comme on l’entend au Québec. Il y a aussi le Parti albertain, autre mini-formation de trois députés qui fut à droite du Parti conservateur jusqu’à ce que ses membres les plus radicaux partent et en fassent par défaut une sorte de parti centriste sans projet de sécession non plus.

Un homme d’affaires a acheté deux énormes panneaux publicitaires où l’on pouvait lire « L’Alberta devrait-elle se débarrasser du Canada ? ». Il a créé un site, sollicité des dons… mais aux dernières nouvelles, il est plutôt seul à financer ça.

Bref, l’idée est utilisée dans la rhétorique, mais presque absente politiquement.

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Jason Kenney, favori pour l’instant, menace tout de même de créer une sorte de crise constitutionnelle s’il est élu le 16 avril. Il dit clairement que sa menace de référendum est un levier pour accélérer l’autorisation et l’imposition d’un pipeline par Ottawa.

Dans les bureaux de son « Centre » au cœur de Calgary, Preston Manning prend ces menaces avec un grain de sel.

« Je vais utiliser une métaphore pétrolière. Il arrive qu’on creuse dans un endroit qui n’a pas été exploré et qu’on tombe sur une nappe de pétrole où la pression est immense. Ça peut causer un désastre, faire exploser la plateforme, c’est très dangereux. Pour éviter cela, il faut pratiquer des forages de biais, dans un angle bien précis, pour relâcher la pression. C’est la même chose en politique. La colère gronde en ce moment ici. Les gens sont furieux. Les politiciens cherchent des moyens de relâcher la pression, pour que la colère s’exprime de manière constructive. Les gens veulent attirer l’attention. Même chose pour l’idée de séparation. Certains vont se dire en faveur, mais ensuite, on y réfléchit. On reste dans la même situation géographique. On fait quoi, l’annexion avec les États-Unis ? Quand on compare notre population (4,3 millions) avec celle du Texas (28,7 millions), vous savez… »

Il rit.

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Le maire de Calgary, Naheed Nenshi, a été plus catégorique quand je lui ai parlé de référendum vendredi.

« Tout le monde dans la province, incluant M. Kenney, sait que ça n’aurait pas le moindre impact. Que cherche-t-il ?

« Si vous alliez dans la rue à Calgary et demandiez aux gens ce qu’est la péréquation, ils diraient tous : l’Alberta signe un chèque au Québec. Et bien sûr, ce n’est pas vrai. L’Alberta paie le même niveau d’impôt fédéral que le Québec, on est simplement plus riches et ça donne plus d’argent au fédéral, qui lui décide ce qu’il en fait, y compris par des transferts.

« Faire un référendum ici pour rendre les gens furieux sans fondement juridique, ça donne quoi ? »

En fait, si le Québec a reçu les plus gros transferts, d’autres provinces ont reçu davantage par habitant.

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Preston Manning, fondateur du Parti réformiste, qui a connu ses heures de gloire dans les années 90 en raflant la majorité des sièges dans l’Ouest en 1993, a maintenant 76 ans. Il se voue à la promotion des idées conservatrices et au réseautage des candidats. Son centre est une sorte de « think tank » qui fournit du contenu intellectuel aux politiques.

Le Reform a été fondé en bonne partie sur ce qu’on a appelé ici « l’aliénation de l’Ouest ». Et le plus fort symbole fut le Programme national de l’énergie, qui forçait l’Alberta à vendre son pétrole au rabais à l’Est du pays. On a estimé que ce programme, décidé par les libéraux de Pierre Trudeau, a coûté un manque à gagner de 100 milliards en Alberta.

Nouveau Trudeau, nouvelle frustration.

« Les gens sont en colère contre le gouvernement Trudeau. Mais la plus grande critique – envers Ottawa comme Edmonton –, c’est l’incompétence. Les néo-démocrates ne s’attendaient pas du tout à être élus en 2015 [la division du vote de droite conservateur-Wildrose a fait triompher le NPD de Rachel Notley, mais les deux partis de droite se sont unis depuis]. Ces gens-là passaient leur temps à critiquer l’industrie pétrolière et soudainement, ils se sont retrouvés en position de la défendre. Justin Trudeau, rien dans son passé ne le préparait à ces fonctions. Je suis en faveur d’une taxe sur le carbone, pour incorporer le prix de la pollution dans l’activité économique. Mais pas comme ça, et pas seulement pour le pétrole. Ç’a été mis en place par des gens qui ne croient pas aux mécanismes du marché.

« Et le plus grand problème, c’est qu’on est incapable de transporter efficacement les ressources d’un endroit à l’autre dans ce pays. C’est pourtant un des fondements de la confédération : des colonies qui avaient entre elles des tarifs se sont unies pour qu’au moins sur un territoire, il y ait un libre échange et une libre circulation. »

« Quand les pétroliers vont et viennent dans le Saint-Laurent, mais qu’on ne permet pas un pipeline, les gens ne comprennent pas ici. Même chose en Colombie-Britannique. Ils veulent être la porte d’entrée sur le Pacifique, mais ils empêchent le mouvement des denrées canadiennes dans leurs eaux.

« C’est des pertes de 80 millions par jour actuellement pour l’économie canadienne parce qu’on ne peut pas vendre le pétrole au prix du marché.

– Le gouvernement Trudeau a tout de même payé 4,4 milliards pour acheter le pipeline Trans Mountain, qui doit être agrandi, non ?

– On appelle ça une prise de contrôle à la mexicaine. Vous mettez en place des règlements pour rendre une activité impossible, vous les étranglez et vous rachetez l’entreprise à vil prix. La Colombie-Britannique et certains groupes autochtones n’en veulent pas plus. »

« TransCanada Pipeline a bien fait de changer son nom pour TC Energy. Les gens disaient : Trans ? Trans quoi ? Vous êtes incapable de traverser quoi que ce soit ! »

L’homme n’est pas particulièrement optimiste pour l’instant politique présent.

« L’Ouest a besoin d’alliés, et j’ai toujours pensé que le Québec peut en être un, puisqu’on veut également une décentralisation, même si c’est pour des raisons différentes. Mais ce sera pour plus tard, je crois… »