(ĀDAŽI, Lettonie) Loin des projecteurs médiatiques, un contingent de près de 600 soldats canadiens se trouve depuis deux ans en Lettonie. Sa mission : dissuader la Russie de Vladimir Poutine d’envahir ce petit pays balte.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Vingt-quatre tanks de l’OTAN, alignés dans un terrain vague, ouvrent le feu sur la même cible, dans une tempête d’obus, de feu et de bruit.

L’exercice s’est produit cet automne et réunissait 44 blindés en tout. « Le plus gros rassemblement de tanks différents sur la planète à ce moment-là », explique le capitaine Kendell Jacobson, responsable des communications du déploiement canadien en Lettonie

Les exercices se suivent et ne se ressemblent pas. Début décembre, les phares d’une dizaine de blindés légers canadiens apparaissent entre les conifères. Entassés à l’intérieur, des soldats reviennent d’un exercice organisé près de la frontière qui sépare la Lettonie de la Biélorussie, alliée de Moscou. Ils viennent de passer trois jours sous une pluie glacée, plongés dans un scénario ultraréaliste.

La majorité d’entre eux sont canadiens, mais ne vous fiez pas au drapeau sur leur uniforme pour le confirmer : une tradition militaire encourage le partage d’insignes entre soldats alliés en exercice, un signe d’amitié.

Des démonstrations de force face à la Russie, des démonstrations de solidarité entre soldats, quelques jours à peine après que les leaders de l’OTAN se sont de nouveau déchirés sur la place publique.

PHOTO PHILIPPE TEISCEIRA-LESSARD, LA PRESSE

Le colonel Éric Laforest (au centre) s’entretient avec ses hommes, à la base militaire d’Ādaži.

« C’est sûr que comme consommateurs de nouvelles, on lit ce qui se passe », a affirmé le colonel Éric Laforest, officier canadien du plus haut rang en Lettonie, en entrevue avec La Presse, la semaine dernière.

Le militaire, un Jonquiérois à l’air aimable, se fait prudent en abordant le sujet. Il croit que ses soldats ne se laissent pas démonter par ces échanges de tirs amis au plus haut niveau. « On a un travail à faire, qui est d’offrir une force de dissuasion crédible par la présence d’une alliance représentée ici par neuf nations, a-t-il dit. La mission est claire, et c’est de cette clarté-là qu’on tire notre optimisme. »

Dans une conférence de presse organisée en marge du dernier sommet de l’OTAN, début décembre à Londres, Justin Trudeau a encouragé les troupes canadiennes à croire en la pertinence de leur mission.

« Ça demeure extrêmement important pour le Canada d’avoir des Canadiens qui défendent cette alliance, qui défendent nos valeurs, notamment en Lettonie, où on fait un travail extraordinaire », a-t-il répondu à une question de La Presse.

PHOTO TOBIAS SCHWARZ, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le premier ministre Justin Trudeau, au sommet de l’OTAN, à Londres, le 4 décembre

Nous savons très bien que la sécurité du Canada serait affectée par une attaque sur l’OTAN, même si ça se passe de l’autre côté de la planète.

Le premier ministre Justin Trudeau

« C’est où, ça, la Lettonie ? »

Depuis cinq ans et l’invasion de la Crimée par Vladimir Poutine, des militaires des pays de l’OTAN sont déployés sur la frontière orientale du territoire de l’alliance afin de le dissuader d’y répéter l’expérience. Les Américains sont en Pologne, les Allemands, en Lituanie et les Britanniques, en Estonie.

Après une mission en Pologne, un contingent de près de 600 soldats canadiens se trouve en Lettonie depuis deux ans, loin des projecteurs médiatiques.

« Quand j’ai appris à ma famille que j’étais muté en Lettonie, personne ne savait pourquoi l’armée canadienne était là. Ils me demandaient : c’est où, ça, la Lettonie ? C’est un petit pays, la mission est nouvelle et on n’en entend pas parler », a déploré l’adjudant-chef Yannick Godbout.

À la base militaire d’Ādaži, à une demi-heure de route de la capitale lettonne, quelque 540 soldats canadiens cohabitent avec de plus petits groupes de soldats espagnols, polonais et italiens (entre autres), tous venus en renfort à l’armée lettonne. En attendant une improbable invasion russe, ils travaillent à rendre compatibles leurs soldats, leurs méthodes et leurs équipements, en vue d’une éventuelle campagne militaire.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

« Ça peut être un soldat polonais, un soldat italien et un soldat canadien qui sont sur un champ de tir et qui se montrent leurs fusils, illustre M. Laforest. La prochaine étape, c’est de prendre 10 soldats polonais, italiens et espagnols et de leur demander d’aller s’entraîner en prenant une maison [factice] d’assaut. » Les exercices – filmés et photographiés par des professionnels – servent aussi à bomber le torse face au Kremlin.

« On pense toujours à la famille »

MM. Laforest et Godbout sont postés en Lettonie pour quelques années. Mais l’essentiel de leurs confrères – environ 540 militaires – sont déployés sur la base militaire d’Ādaži pour six mois. Ils passeront Noël ici, dans les tentes montées où ils dorment huit par huit ou à douze dans des dortoirs remplis de lits superposés.

Derrière un jeune garde armé d’un fusil automatique, un sapin décoré de boules multicolores confirme l’approche des Fêtes. Avec sa forêt de conifères, son climat froid et la neige attendue plus tard en décembre, Ādaži pourrait sans problème être transplantée au milieu des Laurentides ou dans le nord de l’Ontario. Rien pour chasser le blues des Fêtes loin de sa famille.

PHOTO PHILIPPE TEISCEIRA-LESSARD, LA PRESSE

La sergente Caitlin Yacucha, entourée des capitaines William Carle et Jean-Sébastien Beaulieu-Labonté

On pense toujours à la famille et au fait qu’on manque les célébrations avec eux, mais les militaires font aussi partie de notre famille.

Sergente Caitlin Yacucha, signaleuse franco-manitobaine de 33 ans

« On s’y attendait avant même de partir, ajoute le capitaine William Carle, officier du génie originaire de Mascouche. Dans mon équipe, il y a plusieurs situations différentes : certains ont des enfants, un mari ou une femme… tout le monde le vit différemment. »

Médailles et danger

Sur la route du camp, des soldats joggent en petits pelotons, leurs pas battant le sol au même rythme malgré la musique différente dans leurs écouteurs.

Ce mardi, le contingent polonais effectue une rotation : de nouveaux soldats arrivent, d’autres repartent. Sur le terrain de parade de la base, les militaires en rang entonnent leur hymne national, saluant de deux doigts sur le rebord de la casquette, avant de défiler devant les dignitaires. Certains d’entre eux reçoivent des médailles pour leur travail des derniers mois.

Si le travail n’est pas sans danger – deux militaires albanais sont morts accidentellement en exercice en 2019 –, les militaires déployés en Lettonie ne font pas face à leur adversaire. À la mi-décembre, un soldat polonais a perdu la vie en s’entraînant.

« C’est vrai qu’en Afghanistan, il y avait un ennemi qui nous tirait dessus », a expliqué la sergente Yacucha, qui y a été déployée. Mais en gros, c’est la même job qu’on fait : sécuriser un territoire, une population et un gouvernement face à un ennemi. Qu’il nous tire dessus ou qu’il soit moins visible. »

« C’est assez facile de se motiver, parce que notre tâche, c’est de dissuader quiconque d’envahir la Lettonie, a ajouté le capitaine Jean-Sébastien Beaulieu-Labonté, officier d’artillerie de 26 ans. S’il n’y a personne qui envahit, ça veut dire qu’ultimement, on a réussi notre tâche. »

La mission a été prolongée au moins jusqu’en mars 2023.

Le déploiement canadien en Europe de l’Est en cinq dates

Hiver 2014

Des troupes prorusses prennent le contrôle de la Crimée, qui fait partie de l’Ukraine. Moscou annexe la région après l’organisation d’un référendum dont la légitimité est contestée. Les pays frontaliers s’inquiètent.

PHOTO MAURICIO LIMA, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Printemps 2014

Le Canada déploie quelques dizaines de militaires en Pologne dans le cadre d’une mission de l’OTAN pour rassurer ses alliés d’Europe de l’Est.

PHOTO PRZEMYSLAW SZYSZKA, ARCHIVES REUTERS

Juillet 2016

Les leaders de l’OTAN s’entendent pour déployer des troupes pour plusieurs années dans les trois pays baltes, ainsi qu’en Pologne, qui forment ensemble la frontière orientale du territoire de l’alliance.

PHOTO JONATHAN ERNST, ARCHIVES REUTERS

Juin 2017

La mission canadienne en Lettonie est officiellement inaugurée.

Mars 2023

Les troupes canadiennes sont déployées sur place au moins jusqu’à cette date, qui peut toutefois être repoussée.

Rectificatif :
Contrairement à ce qu’affirmait une version précédente de ce texte, deux soldats albanais sont décédés en 2019 et non en 2017. Nos excuses.