Elle a conduit des enfants de 5 ans chez le dentiste pour qu’ils se fassent arracher toutes les dents, faute d’une hygiène dentaire minimale. Elle a rescapé des enfants forcés d’aller quêter de l’argent pour que les parents puissent se payer de la drogue. Elle a vu des bouts de chou de 7 ans faire chauffer des repas surgelés pour leurs petits frères parce que les parents étaient assommés par les médicaments.

Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse

Isabelle est travailleuse sociale à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Isabelle, ce n’est pas son vrai nom. Elle a tenu à témoigner de façon confidentielle afin de nous parler plus librement de sa clientèle qu’elle n’a pas le droit d’identifier en vertu de la loi. Elle œuvre depuis 13 ans dans l’un des quartiers les plus défavorisés de Montréal. Tous les jours, elle voit le pire de l’être humain. Et doit négocier avec lui.

Sans aborder directement la tragédie de Granby, elle a accepté de nous ouvrir une petite fenêtre sur son quotidien, « aux soins intensifs des services sociaux ». Pour montrer à quel point le travail de tous ces gens de l’ombre est ardu et complexe. À quel point les travailleurs sociaux marchent constamment sur un fil de fer. Notamment quand on parle de santé mentale, une problématique de plus en plus présente et difficile à gérer.

« On a des parents qui perdent complètement contact avec la réalité. Ils n’ont parfois même plus conscience que leur enfant est dans la maison. »

« Parfois on retrouve des enfants seuls dans la rue, en couches, à trois heures du matin. Ils n’étaient pas capables de réveiller maman. »

— Isabelle (nom fictif), travailleuse sociale

Il y a quelques années, elle est intervenue dans le dossier d’un enfant de 6 ans. Il ignorait comment manger avec des ustensiles car, à tous les repas, il mangeait dans une gamelle pour chien. « Ses parents avaient d’importants problèmes de santé mentale. Ils ne réalisaient absolument pas la situation dans laquelle ils plaçaient leur enfant quand ils étaient dans une phase psychotique. Et dans des cas comme ça, si l’enfant ne fréquente pas la garderie, ça peut être très long avant qu’on le repère. »

Dans un autre dossier, la mère – en pleine crise – avait accouché, sans même s’apercevoir qu’elle donnait naissance à un enfant. « L’enfant était là, par terre, il n’avait même pas été couvert. La mère avait consommé. C’est souvent cela qui provoque l’accouchement. Ça a pris un moment avant que le père réalise que l’enfant était né. Mais ce n’est pas parce que le bébé est né dans ces conditions qu’il y a un retrait. » Dans ce cas précis, l’enfant a été hospitalisé, puis est retourné chez lui. Il a finalement été placé après quelques mois.

Sous le radar

Ces familles passent souvent sous le radar à cause de leurs déménagements fréquents. « Ils bougent cinq, six, sept fois dans l’année parce que les parents ne sont pas capables de payer le loyer. Avec les écoles qui changent constamment, parfois, on perd la trace. Et c’est souvent là que les cas sont échappés. »

De tous les cas qu’elle traite, les cas de négligence sont les plus difficiles à repérer.

« La négligence, c’est un manque. C’est difficile à identifier et ça prend du temps à démontrer. »

— Isabelle

Ça veut dire quoi, négligence ? Ça peut vouloir dire que le dentiste doit arracher toutes les dents à un enfant de maternelle parce qu’il n’a jamais vu la couleur d’une brosse à dents. « Après ça, pour l’enfant, c’est difficile de manger, c’est difficile de parler… »

Ça, c’est le quotidien. Couplez le tout avec une montagne de dossiers assignés à chaque intervenant. Au bas mot, une vingtaine par intervenant à l’évaluation-orientation. À des délais serrés – 30 jours, pas plus – pour réaliser l’évaluation d’un signalement. « La pénurie de personnel frappe très fort. On s’arrache les intervenants dans les centres jeunesse. On attend avec impatience les stagiaires qui débarquent en mai. On est serrés à ce point-là », résume Isabelle.

Difficile équilibre

Et même si le signalement est retenu, il faut souvent continuer à travailler avec ces parents. Car l’option première, dans la Loi sur la protection de la jeunesse, c’est de laisser les enfants dans leur vraie famille. « Il faut trouver la mesure entre la protection de l’enfant et le respect des droits de tous. C’est un difficile équilibre que la loi nous impose. »

Mais même si la DPJ estime qu’il faut placer les enfants, que leur sécurité ou leur développement sont compromis, les tribunaux renversent parfois les décisions. Et les enfants doivent retourner.

« On n’a pas de caméra dans le milieu. Parfois, c’est difficile de prouver ce qu’on avance. »

— Isabelle

Isabelle se souvient de cette enfant qui avait pleuré toutes les larmes de son corps après avoir été retirée de la maison de sa mère. La travailleuse sociale l’avait reconduite dans une famille d’accueil. « Quelques jours plus tard, le juge avait décidé de retourner l’enfant dans son milieu. La petite ne voulait plus repartir de là. Elle me disait : “Je sens bon, ici.” C’était déchirant. »

Et ensuite, il a fallu continuer à travailler avec cette mère, à qui Isabelle avait enlevé son enfant. « C’est tout un défi, résume-t-elle sobrement. On doit continuer à travailler avec des parents qui nous traitent de tous les noms. »

Toutes les larmes de son corps

« À chaque fois, je me dis que c’est la pire situation que j’ai vue. Et puis, quelque chose de pire arrive. » Et parfois, vous êtes au bout du rouleau, Isabelle ? « Plein de fois ! »

Notamment ici, à un mois de Noël, avec un petit garçon sous la garde de son père. Il y avait un mois qu’il n’avait pas vu sa mère. « J’ai réussi à la retrouver, elle disparaissait dans la brume quand elle consommait. On a pris rendez-vous, je suis allée chercher le petit à l’école, on est allés au bureau. Et on a attendu. » Pour patienter, l’enfant a fait sa liste de cadeaux pour Noël. Il voulait un livre, des Lego et sa maman.

« La mère n’est jamais venue. En retournant à l’auto, le petit regardait chaque personne qui marchait dans la rue en disant : “Est-ce que c’est maman ?” Assis dans son siège, il m’a demandé d’attendre un dernier cinq minutes. Je l’ai ramené chez son père avec toutes les larmes de son corps, raconte-t-elle. Et nous, on ne peut pas pleurer avec eux. »