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Bons baisers d'Afrique du Sud

Les maisons de tôles rapiécées dominent les lotissements... (Photo Sylvie St-Jacques, La Presse)

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Les maisons de tôles rapiécées dominent les lotissements «informels» des townships.

Photo Sylvie St-Jacques, La Presse

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(Khayelitsha) Avec la mort de Nelson Mandela, l'Afrique du Sud a perdu celui qui avait libéré la majorité de la population de la dictature raciste. Le pays longtemps honni sourit aujourd'hui à des millions de touristes venus voir ses villes animées, ses vignobles célébrés, la richesse des cultures qui y cohabitent... et même des endroits marqués par l'histoire, là où tous peuvent prendre la mesure des blessures du passé et des défis de l'avenir.

Les «townships». Dans le contexte sud-africain, l'expression évoque le sombre souvenir du régime d'apartheid qui,de 1948 à 1994, a cantonné les «non-Blancs» dans des zones périphériques aux centres urbains. Khayelitsha, avec ses 2 millions d'habitants, est un township toujours en pleine croissance. Un lieu idéal pour saisir le quotidien de millions de Sud-Africains.

«Molweni!», soit «bonjour à tous», en langue xhosa.

C'est le premier mot qui nous est enseigné, à notre arrivée sur la planète Khayelitsha, gigantesque labyrinthe fait d'habitations en tôle rapiécée sur des chemins de sable et peuplé de larges sourires.

Un mardi matin ensoleillé de début d'été, les écoliers en uniforme fanfaronnent, fous de joie d'achever leurs examens, avant les grandes vacances. Des mères de famille étendent leur lessive sur la corde à linge. Les petits garçons bottent des ballons et se tiraillent. La vie quotidienne se déploie dans son superbe ordinaire.

Mais pour le visiteur, qui n'a goûté qu'aux verdoyantes vallées vinicoles de Stellenbosch, à l'aura californienne du Cap ou à la majestueuse montagne de la Table, le choc culturel que provoque une incursion à Khayelitsha est radical.

Notre guide, Jenny Housdon, est une Sud-Africaine blanche originaire du Cap. Même si elle est née et a grandi à une trentaine de kilomètres de Khayelitsha, elle n'y avait jamais mis les pieds avant 2002. Ce qui, remarquez, ne fait pas d'elle une exception: dans l'esprit des Blancs, Khayelitsha est un endroit aussi fréquentable que la bande de Gaza...

«Un de mes collègues de travail, au Cap, m'y a invitée. Je me suis présentée à l'heure du rendez-vous, mais il n'y était pas et j'ai poireauté, seule, pendant 15 minutes, terrorisée. Quand je l'ai finalement vu, je l'ai engueulé. Il m'a répondu qu'il voulait seulement me prouver que je ne courais aucun danger.»

Un an plus tard, la très amicale Jenny a fondé son entreprise de visites guidées et a commencé à s'impliquer auprès de la communauté de Khayelitsha.

Cette semaine-là, les journaux du Cap rapportaient l'assassinat de six chauffeurs de taxi de Khayelitsha, plus récentes victimes d'une guérilla pour le partage des trajets de taxi. De façon ponctuelle, des manifestants qui réclament l'implantation de meilleurs services sanitaires pour le township - les poo flingers - font quant à eux scandale en lançant des excréments humains en plein centre-ville de Cape Town.

«Ils ont baptisé un des postes de taxi «Kuwait», parce que c'était si violent», rapporte Jenny, qui a récemment vécu le deuil d'une de ses amies, poignardée par son mari. Mais notre guide tient à mettre en lumière tout ce qui fait rayonner Khaletisha: les groupes de hip-hop qui pullulent, les garderies qui s'organisent, les potagers communautaires, les artisans qui bricolent des fleurs avec des canettes de Coke, les brasseurs de bières locales...

Une visite à Khayelitsha est assurément riche en... (Photo Sylvie St-Jacques, La Presse) - image 2.0

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Une visite à Khayelitsha est assurément riche en rencontres humaines.

Photo Sylvie St-Jacques, La Presse

Apartheid de la pauvreté

À moins de fermer les yeux très, très fort, l'existence de Khayelitsha est immanquable, pour le visiteur qui atterrit à l'aéroport du Cap.

Or, certains détracteurs des «Township Tours» sont d'avis que ce genre de tourisme est une forme de voyeurisme irrespectueux. Certes, il est crucial de respecter la volonté de ceux qui refusent d'être assaillis par l'objectif de votre appareil photo. Mais les visites guidées, comme celle de Jenny, qui vous invitent à découvrir les lieux à pied s'avèrent très riches en rencontres humaines.

Lorna, par exemple, avenante mère de trois enfants, nous a invitées à visiter sa demeure joliment décorée de couleurs vives, mais dépourvue d'électricité. «Dans certaines sections, les maisons ont l'électricité, mais d'autres, non. C'est très aléatoire», précise Jenny Housdon, qui déplore la lenteur du gouvernement à améliorer les conditions de vie des citoyens de Khayelitsha. À l'instar du tiers de la population mondiale, plusieurs habitants du township ne possèdent pas de toilettes.

S'aventurer dans Khayelitsha, c'est aussi découvrir l'étrange cabinet plein de grigris et de potions du guérisseur traditionnel, les fleurs qui enjolivent les maisons bancales, une garderie avec des petits qui apprennent l'alphabet, les petites filles qui font des chorégraphies sur des airs de Rihanna en pleine rue, une micro-boîte de nuit avec table de billard, piste de danse et bar bien fourni.

La langue la plus couramment parlée? Le xhosa, le même dialecte que celui du groupe ethnique de Nelson Mandela.

Pendant que nous sillonnons en voiture les coins plus «chauds» du township, Jenny explique que le crystal meth (surnommé ici «tik») a commencé à faire des ravages chez les jeunes. Rien pour faire oublier les problèmes d'alcoolisme et la présence du sida et de la tuberculose.

Les 700 rands (environ 70$) que demande Jenny pour cette visite de quatre heures sont largement investis dans divers projets sociaux et communautaires, comme une fête de Noël pour les enfants et l'entretien d'une garderie.

En guise de conclusion à cette visite marquante, Jenny nous invite à escalader une petite colline baptisée la «Table Moutain de Khayelisha». Au sommet, nous avons droit à une vue saisissante de l'immensité du bidonville. Jenny nous invite à poser les yeux sur un drôle de campement avec des tentes en sacs-poubelle, dissimulées dans un buisson. «C'est là qu'ils procèdent aux rituels de circoncision des garçons de 15 ans.» En 2012, 42 jeunes hommes sont morts lors d'une telle cérémonie menée avec des instruments infectés.

«Les mères xhosa font ce qu'elles peuvent pour empêcher cette pratique et protéger leurs fils. Mais c'est une tradition très forte.»

Oui, contrairement à ses 2 millions d'habitants, les touristes ont le loisir de pouvoir sortir de Khayelitsha aussi facilement qu'ils y sont entrés. Mais telle visite est un privilège, qui nous rappelle que, ça aussi, c'est le monde dans lequel on vit.

nomvuyos-tours.co.za

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