Émoticônes extrêmes

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Les jeunes se confieraient-ils plus facilement s'ils trouvaient un personnage dans leur téléphone pour illustrer la violence dont ils sont victimes? Absolument, croit l'organisme suédois derrière Abuse Emoji, une application lancée il y a quelques semaines. Les bonshommes qu'on utilise pour pimenter textos et courriels ont désormais un oeil tuméfié, une ombre inquiétante derrière eux, des idées noires... L'application fait beaucoup parler d'elle, mais des experts d'ici s'interrogent sur son utilité.

«Pas encore! Ton père?»

Chaque jour, des centaines d'enfants suédois communiquent avec l'organisme BRIS. Au téléphone ou derrière une plateforme de clavardage, des intervenants discutent de sujets qui préoccupent ces jeunes de moins de 18 ans. Et parfois, les mots manquent.

«Plusieurs jeunes vivent une réelle détresse, pour plusieurs raisons. Ils sentent qu'ils n'ont leur place nulle part, ou encore ils vivent des histoires bouleversantes de violence, d'agressions sexuelles, d'intimidation... Certains ont des idées suicidaires», raconte d'abord Silvia Ernhagen, directrice des communications de l'organisme.

Et parce que certains jeunes éprouvaient des difficultés à s'exprimer, BRIS a conçu une série d'émoticônes dont l'allure ne laisse personne indifférent. Ces petits personnages présentent des blessures au visage, ils se tiennent, l'air triste, aux côtés d'un adulte qui boit, ou encore ils semblent subir les foudres d'un proche.

Au total, l'application Abused Emoji regroupe 15 émoticônes illustrant toutes une situation d'agression. Et un jour seulement après son lancement, fin mai, elle se hissait au troisième rang des applications les plus téléchargées en Suède sur iTunes.

«Ces émoticônes sont faciles à comprendre pour les enfants, précise Mme Ernhagen. Nous savons que plusieurs jeunes ont du mal à mettre des mots sur leurs problèmes. C'est un moyen pour nous de les aider à s'exprimer. En fin de compte, ils peuvent apprendre à parler de leurs problèmes, et même demander de l'aide, si c'est nécessaire.»

D'ailleurs, l'image promotionnelle de l'application suggère une conversation sur un téléphone mobile.

Des réserves

Quelques mots à peine ont été échangés, et pourtant, la conversation est lourde de sens. C'est justement ce qui inquiète Roxane Perreault, du Centre d'expertise Marie-Vincent, une ressource pour les enfants victimes d'agressions sexuelles.

«On a des réserves. D'abord, je ne sais pas trop si les enfants utiliseraient ces émoticônes. Et s'ils les utilisaient, est-ce que ce serait pour faire une blague? Il y a un danger de faux dévoilement», fait remarquer la coordonnatrice, qui est aussi psychologue.

Les émoticônes font partie intégrante de la vie des jeunes, et si ces personnages victimes de violence sexuelle permettent de lancer une discussion à la maison, l'application Abused Emoji peut être intéressante, concède Mme Perreault. Cependant, elle craint une situation où un enfant reçoit une confession à travers ces personnages. «Qu'est-ce qu'il va faire de cette information-là? Est-ce qu'il va être pris avec cette charge ? Dans l'exemple qu'on nous donne, la personne de l'autre côté dit : "Pas encore! Ton père?" C'est un exemple où un ami est au courant et il n'a rien fait.»

De son côté, Pierre Plante, psychologue et art-thérapeute, craint lui aussi les fausses accusations basées sur une mauvaise interprétation. «Un intervenant qui utiliserait ça dans l'idée de décrypter quelque chose chez l'enfant, il a un doute à ce moment-là. Une suspicion. Quand on rencontre quelqu'un, au contraire, il faut mettre de côté tous ces a priori.»

Si ces réserves ont été soulevées en Suède, et dans plusieurs pays, la réponse à l'application Abused Emoji est pour le moment très bonne, assure l'organisme BRIS. «Nous savons que des travailleurs sociaux l'utilisent déjà avec des enfants. De plus, les jeunes qui nous appellent sont ravis, assure Silvia Ernhagen. Nous avons d'abord créé cette application dans un objectif de communication. Nous souhaitons vraiment qu'elle permette à des enfants et des adolescents de parler.»

De l'utilité de l'image

Dans des locaux du Centre d'expertise Marie-Vincent, on voit des tableaux représentant des personnages éprouvant différentes émotions. Ces images ressemblent aux émoticônes que l'on retrouve dans les applications de messagerie texte, mais des spécialistes encadrent leur utilisation.

«Avec ces images, on va aider l'enfant à identifier ses émotions dans un contexte général, explique Roxane Perreault, coordonnatrice. Alors, on reste dans le quotidien. L'enfant entre en thérapie, et on le fait parler sur les sentiments qu'il a éprouvés dans sa journée, ou dans la semaine. Il peut piger une carte avec une émotion, et on va lui demander d'expliquer un moment où il a ressenti ces sentiments. On va l'aider à développer son vocabulaire dans un contexte neutre, pour que lorsqu'on lui parle d'une agression, plus tard, il soit plus apte à identifier ses émotions.»

Psychologue et art-thérapeute, Pierre Plante utilise lui aussi les images avec les enfants et les adolescents, mais différemment. Il privilégie l'utilisation de matériel neutre, avec lequel le jeune construit son propre univers.

Pour les plus petits, une poupée aux traits neutres, avec une bouche droite, évite de suggérer des émotions. Le jeune a alors tout le loisir de créer.

«Les éléments neutres permettent la projection. L'enfant va projeter ses propres enjeux sur les personnages qu'il va transformer», dit le psychologue.

Néanmoins, aussi troublantes peuvent être certaines images, il faut faire preuve de prudence, prévient Pierre Plante. Le dessin d'un petit personnage triste aux côtés d'un autre personnage plus grand ne signifie pas qu'il se perçoit lui-même comme un enfant malheureux, persécuté par un adulte.

Dans ce cas bien précis, le psychologue se souvient que l'enfant se voyait plutôt comme le grand personnage du dessin. Dans son quotidien, ce jeune se sentait responsable de ses parents, aux prises avec des problèmes personnels. Le «grand», c'était lui.

«En thérapie, il faut éviter de plaquer ce que, nous, on pourrait voir dans les images. Il faut demander à l'enfant : "Ce personnage, c'est qui pour toi?" Il faut s'ouvrir à l'inattendu.»

Les freins au dévoilement

Souvent, chez les adolescents, le dévoilement d'une situation de violence sexuelle se fait à des amis, mais les jeunes enfants, eux, vont davantage discuter d'une situation problématique avec des adultes. Dans tous les cas, briser le silence va au-delà des difficultés à exprimer des émotions, précise Roxane Perreault, du Centre d'expertise Marie-Vincent. «Le jeune peut avoir peur de l'impact d'un dévoilement. Il peut aussi croire aux menaces de l'agresseur. Je ne pense pas qu'un enfant qui a peur d'aller en famille d'accueil va utiliser ces émoticônes pour s'exprimer.»

Voici, selon la spécialiste, quelques éléments qui pourraient empêcher des jeunes de parler d'une situation d'agression.

1) Les enfants peuvent avoir une compréhension insuffisante de la sexualité, alors ils ignorent qu'il se passe quelque chose d'inapproprié.

2) Les plus âgés peuvent se sentir responsables, et se dire «je l'ai laissé faire, donc c'est ma faute».

3) Le jeune comprend qu'il y aura un impact négatif pour son entourage s'il parle d'une situation.

4) Un enfant isolé socialement, qui n'a personne à qui parler, gardera le secret.

5) Le lien avec l'agresseur peut influencer la jeune victime. Plus il est près, plus l'enfant va hésiter à dévoiler une situation.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer