La face cachée d'Israël

L'auteur et journaliste juif américain Max Blumenthal dénonce... (PHOTO TIRÉE DU SITE OFFICIEL DE AMX BLUMENTHAL)

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L'auteur et journaliste juif américain Max Blumenthal dénonce la banalisation du racisme et de la violence, entre autres maux d'Israël, dans un essai fondé sur un travail de terrain de longue haleine.

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Pendant quatre ans, l'auteur et journaliste Max Blumenthal a fouillé la société israélienne, rencontrant de jeunes soldats, visitant des hommes politiques conservateurs dans les colonies immaculées et des militants de gauche dans des appartements délabrés de Jérusalem. Son plus récent livre, Goliath, brosse un portrait brutal d'une société déboussolée, qui célèbre la violence contre la population immigrante et arabe, et réprime la dissidence. Ses observations trouvent de plus en plus d'oreilles attentives aux États-Unis, principal allié d'Israël. La Presse l'a joint par téléphone chez lui, à Jersey City, près de New York.

Q Vous avez écrit votre livre et fait plusieurs séjours en Israël entre 2009 et 2013, une période particulièrement sanglante, notamment à Gaza et en Cisjordanie. Avez-vous été frappé par le niveau de violence et la tension qui régnaient dans la région?

R Quand on passe beaucoup de temps en Israël, on cesse de faire attention à la violence et aux comportements extrémistes. Cela devient une partie de nous. On ne réalise même pas les traumatismes que cela nous cause. Il faut en sortir pour le constater. Pour moi, ç'a été très révélateur pour comprendre comment les gens vivent au quotidien.

Q Dans votre livre, vous indiquez: «Depuis l'an 2000, aucun membre de l'armée israélienne n'a été accusé de meurtre.» [B'Tselem, un centre d'information pour les droits de l'homme en Israël, note pour sa part que les accusations de meurtre chez les soldats depuis 2000 ont été «extrêmement rares».] Tout cela alors que des milliers de civils palestiniens, dont au moins 308 enfants, ont été tués lors du pilonnage intensif de Gaza, en 2008-2009, où des «crimes de guerre» ont prétendument été commis par des soldats israéliens et par des combattants palestiniens, selon une enquête de l'ONU. Comment expliquer cette apparente impunité?

R Cacher des crimes n'est pas propre [à Israël]: la police américaine et les soldats en Irak et en Afghanistan l'ont fait. Or, aux États-Unis, des recours judiciaires existent. Les journalistes peuvent enquêter, etc. En Israël, ce qui est remarquable, ce n'est pas seulement l'immunité pour les soldats, mais aussi l'absence de protestations dans la société. Quand un enfant palestinien est assassiné de manière flagrante en Cisjordanie, seuls quelques individus, détestés par l'ensemble de la société israélienne, vont manifester. La société israélienne ne voit pas cela comme un crime, elle le voit comme une chose nécessaire, au pire malheureuse.

Pendant ce temps, des organisations comme Breaking the Silence colligent des témoignages anonymes de soldats israéliens qui confient avoir commis des crimes horribles. Ils pleurent et vident leur conscience. Puis ils retournent à leur service, à leur vie quotidienne, à leur emploi. Dans l'esprit de ces soldats, ce sont eux les victimes, eux et leur âme angoissée. Pas les civils palestiniens ou libanais.

Q Vous décrivez une violente manifestation anti-immigrants, survenue le 23 mai 2012 à Tel-Aviv, durant laquelle la foule, jeune et vieille, a agressé des immigrants d'origine africaine et brûlé des commerces. Plusieurs parlementaires israéliens y étaient, dont Miri Regev, du Likoud, le plus important parti politique d'Israël, qui a lancé: «Les Soudanais sont un cancer dans notre corps.» Y a-t-il un prix à payer pour les élus qui s'associent à de tels spectacles?

R Ce n'est pas par hasard que Miri Regev est depuis devenue présidente du comité de l'intérieur de la Knesset [le Parlement israélien], qui décide des règles de l'immigration. Ce n'est pas par hasard que des élus du Likoud se précipitaient pour monter sur scène ce soir-là et prononcer un discours devant un millier de manifestants enragés prêts à lancer une émeute contre les Africains. En Israël, le prix à payer pour attiser la colère contre les réfugiés et les Palestiniens, c'est un plus grand nombre de votes, un plus grand soutien populaire, une plus grande couverture médiatique et l'adulation de vos concitoyens. C'est la voie qu'Israël a choisie: un plus haut niveau de racisme dans la société, l'incitation à la haine des gens perçus comme une «menace démographique». [...] Avez-vous déjà entendu le président Benyamin Nétanyahou dénoncer cela? Cela n'arrive pratiquement jamais. Il préfère dénoncer régulièrement les appels à la haine du côté palestinien.

Aujourd'hui, de plus en plus de jeunes cosmopolites quittent Israël. Leur destination préférée est... Berlin, en Allemagne. Ils sont entre 10 000 et 20 000 à y vivre. Si cela n'est pas une indication de l'échec total du sionisme, je ne sais pas ce que c'est.

Q Plusieurs critiques ont dit que votre analyse méticuleuse d'Israël passait sous silence les atrocités commises par plusieurs pays et régimes autoritaires dans la région. Quelle est votre réponse?

R C'est faux. Par exemple, je critique fortement l'Autorité palestinienne... Cela dit, je ne vais pas faire des contorsions narratives incorrectes pour faire porter le bonnet à tout le monde. En tant que Juif, je ne vais pas tourner le dos à mon obligation de regarder les choses en face, quand Israël dit agir au nom de tous les Juifs du monde. C'est aussi mon devoir, en tant que contribuable américain qui finance et permet l'occupation de la Palestine.

Q Quelle réception votre livre a-t-il reçue?

R Aux États-Unis, les choses bougent. J'ai fait une tournée de trois mois, et j'ai fait une présentation devant le National Press Club à Washington, D.C. Ils ont rempli la plus grande salle de bal pour la conférence, et ils ont dû ajouter des chaises. Mon livre s'en va bientôt en deuxième impression, ce qui est bon signe. En Israël, dans la presse généraliste, j'ai eu une critique négative, et une positive.

Q Le secrétaire d'État américain John Kerry prépare un plan de paix qu'il espère présenter à Benyamin Nétanyahou lors de sa visite à Washington, le mois prochain. Croyez-vous que cet effort sera fructueux?

R Le processus de paix a toujours été un alibi utilisé par Israël pour faire ce qui lui chante sur le terrain et garder les Palestiniens en état d'occupation. Aujourd'hui, John Kerry est prêt à tout concéder à Nétanyahou, et même cela n'est pas assez pour la coalition qui dirige Israël. Pour les États-Unis, Israël est comme un enfant-roi qu'il est impossible de contrôler. Je pense que, ces prochaines années, Israël va poursuivre sur sa lancée vers les politiques de droite, et s'isoler davantage.

Goliath: Life and Loathing in Greater Israel

Max Blumenthal

Nation Books

496 pages

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