Référendum en Turquie: Erdogan crie victoire, l'opposition conteste

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Des partisans du président turc Recep Tayyip Erdogan ont manifesté devant ses bureaux, le 16 avril à Istanbul.

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Stuart Williams, Luana Sarmini-Buonaccorsi
Agence France-Presse
Istanbul et Ankara

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a proclamé dimanche sa victoire au référendum sur le renforcement de ses pouvoirs que les résultats provisoires lui accordent de justesse, mais l'opposition a dénoncé des fraudes et annoncé qu'elle contesterait le résultat.

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Quelque 55,3 millions de Turcs ont été appelés à se rendre aux urnes pour se prononcer par référendum sur une révision constitutionnelle qui prévoit notamment la suppression du poste de premier ministre au profit d'un hyperprésident qui concentrerait entre ses mains de vastes prérogatives.

Photo Adem Altan, Agence France-Presse

M. Erdogan, 63 ans, recherchait un plébiscite. Toutefois, selon les résultats diffusés par l'agence de presse progouvernementale Anadolu, le Oui n'a recueilli que 51,35 % des suffrages dimanche après dépouillement des bulletins dans 99 % des urnes.

Dans un discours télévisé, le chef de l'État a salué une « décision historique » du peuple turc et appelé les pays étrangers à « respecter » le résultat du scrutin.

Peu après, il a évoqué la possibilité d'organiser un nouveau référendum, cette fois-ci sur le rétablissement de la peine capitale, une initiative qui sonnerait le glas du processus d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.

Peu avant l'intervention de M. Erdogan, le premier ministre Binali Yildirim avait lui aussi revendiqué la victoire du Oui dans une allocution au siège du parti islamoconservateur au pouvoir, l'AKP, à Ankara.

Mais les deux principaux partis d'opposition, le CHP et le HDP (prokurde), ont dénoncé des « manipulations » au cours du référendum et annoncé qu'ils feraient appel du résultat.

Ils fustigent notamment une mesure annoncée à la dernière minute par le Haut-Conseil électoral turc (YSK) considérant comme valides les bulletins ne comportant pas le tampon officiel du bureau de vote dans lequel ils ont été glissés dans l'urne.

Istanbul et Ankara ont voté Non

En dépit de la victoire annoncée du Oui dans l'ensemble du pays, le camp du Non l'a emporté dans les trois principales villes, Istanbul, Ankara et Izmir. Les régions peuplées en majorité de Kurdes du sud-est ont aussi massivement voté contre l'accroissement des prérogatives du chef de l'État.

« C'est une victoire pour Erdogan mais aussi une défaite. Il a perdu Istanbul, là où il a entamé sa carrière politique », en en devenant maire en 1994, a écrit sur Twitter Soner Cagaptay, analyste spécialiste de la Turquie au Washington Institute.

« Avant tout, je m'attends à de nouvelles élections législatives [...] pour donner enfin les pleins pouvoirs à Erdogan », estime quant à lui Samim Akgönül, professeur à l'université de Strasbourg et chercheur au CNRS, jugeant « improbable » une démocratisation du régime turc.

Venus assister au discours de M. Yildirim à Ankara, des partisans de l'AKP ont laissé éclater leur joie même s'ils s'attendaient à une plus large victoire du Oui.

« On attendait plus, mais je suis heureuse », clame Yadigar Boztepe, une jeune femme tenant un drapeau turc à la main.

« Ce résultat montre qu'une partie du pays ne veut pas rendre le pays plus fort et a une mentalité européenne, l'autre partie ce sont des vrais Anatoliens », a renchéri un autre partisan, Mustafa Umit Unsal.

Les bureaux du vote, où quelque 55,3 millions de Turcs étaient appelés à dire oui ou non à cette révision constitutionnelle, ont fermé à 17 h heure locale (10 h, HE).

Opposition muselée

La révision constitutionnelle prévoit en particulier l'abolition du poste de premier ministre au profit d'un hyperprésident, alors que M. Erdogan est déjà accusé d'autoritarisme par ses détracteurs.

Si sa victoire devait être officiellement confirmée, M. Erdogan, qui a échappé à une tentative de putsch le 15 juillet, disposerait non seulement de pouvoirs considérablement renforcés, mais pourrait en théorie rester à la tête de l'État jusqu'en 2029. Il a occupé le poste de chef du gouvernement entre 2003 et 2014, avant d'être élu président.

Le gouvernement présente cette révision constitutionnelle comme indispensable pour assurer la stabilité de la Turquie et lui permettre de faire face aux défis sécuritaires et économiques. Mais l'opposition dénonce la dérive autoritaire d'un homme qu'elle accuse de chercher à museler toute voix critique, surtout depuis le coup d'État avorté.

L'opposition et les ONG ont déploré une campagne inéquitable, avec une nette prédominance du Oui dans les rues et les médias.

La Turquie est par ailleurs sous état d'urgence depuis le putsch manqué. Quelque 47 000 personnes ont été arrêtées et plus de 100 000 limogées ou suspendues de leurs fonctions.

Le parti prokurde HDP a ainsi dû faire campagne avec ses deux coprésidents et nombre de ses élus en prison, accusés de liens avec les séparatistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

La sécurité a également occupé une grande place dans l'organisation du scrutin, la Turquie ayant été frappée ces derniers mois par une vague sans précédent d'attaques meurtrières liées au groupe État islamique (EI) et à la rébellion kurde.

Quelque 380 000 policiers ont ainsi été déployés pour assurer le bon déroulement du scrutin, selon Anadolu, et les opérations de vote se sont déroulées sans incident majeur.

Un homme exprime son opposition à la démarche... (PHOTO Emre Tazegul, AP) - image 2.0

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Un homme exprime son opposition à la démarche du président Erdogan avec un macaron sur lequel est inscrit «Non».

PHOTO Emre Tazegul, AP

Les dispositions de la réforme constitutionnelle

Pouvoirs élargis pour le président, disparition du poste de premier ministre, députés plus nombreux... Voici les principales dispositions de la réforme constitutionnelle voulue par Recep Tayyip Erdogan et soumise à référendum dimanche en Turquie.

Pouvoirs élargis

Ce texte prévoit le transfert de l'essentiel du pouvoir exécutif au président Recep Tayyip Erdogan, qui nommera lui-même les ministres. Il désignera également un ou plusieurs vice-présidents.

Le poste de premier ministre, actuellement occupé par Binali Yildirim, disparaîtra.

La réforme constitutionnelle autorise en outre le président à intervenir directement dans le domaine judiciaire.

Le chef de l'État choisira ainsi directement ou indirectement six membres du Haut conseil des juges et procureurs (HSYK), chargé de nommer et destituer le personnel du système judiciaire. Le Parlement en choisira sept.

Les tribunaux militaires, qui ont par le passé condamné à mort de nombreux officiers et même l'ancien premier ministre Adnan Menderes après le coup d'État de 1960, seront bannis, sauf exception.

L'état d'urgence

Selon la réforme constitutionnelle, l'état d'urgence sera instauré en cas de «soulèvement contre la patrie» ou d'«actions violentes qui mettent la nation [...] en danger de se diviser».

Le président décidera d'imposer ou non l'état d'urgence avant de soumettre la question au Parlement. Celui-ci pourra alors décider de le raccourcir, le prolonger ou d'y mettre fin.

L'état d'urgence ne pourra initialement pas être mis en place pour plus de 6 mois, puis pourra être prolongé pour une durée maximale de 4 mois à la fois.

Le Parlement

Le nombre de députés passera de 550 à 600. L'âge d'éligibilité pour devenir député sera abaissé de 25 à 18 ans.

Les élections législatives et présidentielle seront simultanées et se dérouleront tous les cinq ans, contre quatre actuellement.

Le Parlement aura toujours le pouvoir d'élaborer, d'amender ou d'abroger les lois. Il supervisera les actions du président, mais ce dernier pourra promulguer des décrets dans les domaines relevant de la large sphère de ses compétences exécutives.

En revanche, le texte spécifie que le président ne pourra pas promulguer de décret sur des sujets déjà clairement régulés par la loi.

Si le président de la République est accusé ou soupçonné d'avoir commis un délit, le Parlement pourra exiger une enquête, mais devra recueillir une majorité des trois cinquièmes.

Président jusqu'en 2029 ?

Le projet de réforme constitutionnelle fixe au 3 novembre 2019 la date des prochaines élections présidentielle et législatives.

Le président sera élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une fois. Il ne sera plus obligé de rompre les liens avec son parti.

M. Erdogan, âgé de 63 ans, a été élu président en août 2014, après 12 ans passés en tant que premier ministre. Il ne sera pas tenu compte du mandat actuel au moment du passage au nouveau système.

M. Erdogan, au pouvoir depuis 2003, pourrait donc en théorie rester à la tête du pays jusqu'en 2029. Il serait alors âgé de 75 ans.




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