15 juillet 2016: le jour où la Turquie a changé

Des partisans du président turc Recep Tayyip Erdogan... (PHOTO YASIN AKGUL, AFP)

Agrandir

Des partisans du président turc Recep Tayyip Erdogan ont déployé une bannière à son effigie lors d'un rassemblement à Istanbul, le 21 juillet.

PHOTO YASIN AKGUL, AFP

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Stuart WILLIAMS
Agence France-Presse
ANKARA

Pour la plupart des Turcs, le 15 juillet 2016 était l'une de ces chaudes journées d'été qui allait se prolonger par une agréable soirée. Jusqu'à 22 h 30.

Puis les F-16 ont fait trembler les vitres des bâtiments à Ankara et Istanbul, largué des bombes sur la capitale, sur des cibles comme le parlement. Des chars et des soldats lourdement armés sont arrivés sur le pont du Bosphore à Istanbul, où une foule de Stambouliotes déterminés les a affrontés.

Une semaine après le coup d'État manqué contre le président Recep Tayyip Erdogan, de nombreuses questions restent sans réponse sur l'identité de ses instigateurs et son déroulement.

Mais une chose est claire : la Turquie a changé.

Beaucoup de Turcs n'ont pas connu les périodes noires des précédents coups d'État dans les années 60 et 80 mais jamais une tentative de putsch n'avait entraîné une telle effusion de sang : 265 personnes ont été tuées - dont 24 conjurés.

« Cette tentative de putsch a certainement pris le monde, le pays et le peuple par surprise », déclare Kemal Kirisci, responsable de la Turquie à la Brookings Institution.

« C'est le niveau de violence qui a été choquant. Jamais auparavant le parlement n'avait été attaqué ».

« Moment extraordinaire »

Le parti de la Justice et du Développement (AKP) au pouvoir a lancé une purge sans précédent depuis qu'il est arrivé aux commandes en 2002 sur une vague de fort soutien populaire pour remettre l'islam au coeur de la politique turque, remettre l'économie sur pied et construire des infrastructures.

Depuis le 16 juillet, plus de 10 000 personnes - soldats, juges et procureurs, fonctionnaires - ont été placées en garde à vue, ce qui a provoqué une forte inquiétude quant au respect de l'État de droit en Turquie.

Quelque 50 000 autres ont été licenciées, dont plus de 20 000 dans l'enseignement public, suscitant aussi des interrogations sur leur remplacement.

L'état d'urgence a été décrété pour trois mois en Turquie.

« C'est un moment extraordinaire pour la Turquie. On n'a rien vu de tel depuis le coup d'État des années 80 », déclare Steven Cook, du Council on Foreign Relations.

« La vitesse, le nombre de personnes qui ont été victimes de purges [...] sont extraordinaires », dit-il

Erdogan a parlé de nettoyer le « virus » de toutes les institutions. Après le placement en garde à vue de 125 généraux et amiraux pour leur implication présumée, une armée très différente va émerger.

« Onde de choc »

Les relations de la Turquie avec l'Union européenne se sont encore tendues, en particulier après que Erdogan a avancé qu'il pourrait rétablir la peine de mort. Une telle mesure enfoncerait l'ultime clou dans le cercueil de la candidature d'adhésion d'Ankara à l'UE, déjà mal en point.

Les relations difficiles avec les États-Unis risquent elles aussi de sérieusement s'envenimer, en raison notamment de la présence en Pennsylvanie du prédicateur Fethullah Gülen, accusé par Ankara d'être derrière le putsch.

« La priorité est de remettre [le pays] en état de marche après cette onde de choc », dit Marc Pierini, de la fondation Carnegie Europe.

« La manière dont cela sera fait aura un impact majeur sur la position internationale de la Turquie et ses performances économiques. Les gouvernements se posent beaucoup de questions actuellement », ajoute cet ancien ambassadeur de l'UE à Ankara.

La livre turque a chuté de 6 % et la bourse d'Istanbul a abandonné environ 10 % au cours de la semaine écoulée.

« Sur le pied de guerre »

Tout ceci se produit dans un pays de près de 79 millions d'habitants, membre-clé de l'OTAN, qui accueille 2,7 millions de réfugiés syriens sans aucune perspective de retour chez eux à court terme.

La Turquie accueille aussi des dizaines d'armes nucléaires tactiques sur sa base aérienne d'Incirlik (sud), utilisée par les forces américaines et leurs alliés pour bombarder les jihadistes en Syrie.

Pour M. Cook, Erdogan profite du putsch raté pour « nettoyer la maison » de ses ennemis et pourrait prendre le contrôle total d'une armée qui se retrouve en plein « chaos ».

« Il est clair qu'Erdogan va continuer de se servir de la question de Gülen pour maintenir la Turquie sur le pied de guerre », dit-il.

Mais dans ce sombre tableau, on voit tout de même des signes encourageants.

Les partis politiques et les médias ont unanimement dénoncé le coup d'État.

Le principal parti d'opposition, le Parti républicain des peuples (CHP), qui se pose en gardien de la laïcité en Turquie, a appelé dimanche à une manifestation de masse, pour dénoncer le putsch. L'AKP devrait s'y associer.

« La réaction du peuple et des partis politiques confirme ce que nous savons depuis des années grâce aux sondages d'opinion : les Turcs rejettent massivement les coups d'État militaires », dit M. Pierini. « Cela veut dire que la société a mûri ».

Partager

À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer