La guerre des morts

Le président ukrainien Petro Porochenko et le ministre... (Photo MYKHAYLO MARKIV, AFP)

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Le président ukrainien Petro Porochenko et le ministre de la Défense Valeriy Heletey visitent des soldats blessés dans un hôpital de Kiev.

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Née en novembre de la volte-face du pouvoir, qui a renoncé à un rapprochement avec l'UE pour signer un accord avec Moscou, la contestation ukrainienne s'est depuis muée en révolte contre le président Ianoukovitch. Une crise qui plonge l'Ukraine au bord de la guerre civile, alors que les affrontements entre opposants et forces de l'ordre ont fait des dizaines de morts et des centaines de blessés. »

Emmanuel Grynszpan

Collaboration spéciale

La Presse

Dans le conflit de plus en plus meurtrier qui déchire l'est de l'Ukraine, les séparatistes s'efforcent de montrer les morts de l'adversaire tout en cachant les leurs.

Depuis la mi-avril, le conflit a tué au moins 1129 personnes, selon l'ONU. Mais l'organisation ne précise pas combien de morts ont été faits dans chaque camp, ni s'il s'agit de civils ou de militaires. Cette situation provoque une véritable guerre de chiffres entre l'armée ukrainienne et les rebelles prorusses.

Côté militaire, l'Ukraine a perdu 363 soldats, selon Yarema Doukh, porte-parole du Conseil national de défense et de sécurité.

Mais Denis Temnikov, «commissaire politique» de l'Armée orthodoxe russe, l'une des principales formations militaires séparatistes, affirme que les pertes de l'armée ukrainienne sont «énormes». «Le bilan qu'elle affiche est 10 fois inférieur à la réalité», affirme-t-il.

Les séparatistes armés prorusses, par contre, sont devenus aussi démonstratifs sur les pertes de l'adversaire qu'ils sont secrets sur les leurs. Les dirigeants de la «République populaire de Donetsk» refusent systématiquement de révéler combien de leurs hommes sont morts au combat. L'agence russe RIA Novosti les estime à 1200, sans donner de détails sur la collecte de ces chiffres. «Cette information est secrète», explique Denis Temnikov. Après un temps de réflexion, il change son fusil d'épaule et déclare: «Nous n'avons pas un seul mort, seulement des blessés.» Cette déclaration est peu crédible quand on sait que les combattants de l'Armée orthodoxe russe sont au coeur de combats d'une extrême violence qui se déroulent depuis plusieurs jours non loin du lieu où le Boeing 777 de Malaysia Airlines a été abattu.

Il semble aussi plausible que le rapport aux morts ait changé de manière perceptible dans les derniers jours, alors que les rebelles prorusses perdent rapidement du terrain sous l'offensive de Kiev.

Enterrés à la va-vite

Vérifier les dires des séparatistes est d'autant plus compliqué que les services de sécurité de la République populaire de Donetsk ont pris l'habitude d'interpeller les journalistes qui se rendent à la morgue de Donetsk. Dans les territoires repris par l'armée ukrainienne, des charniers sont régulièrement découverts, notamment autour de Slaviansk, mais les autorités locales sont réticentes à établir un décompte. Il s'agit de personnes exécutées par les rebelles, mais aussi de combattants que leurs camarades ont enterrés à la va-vite.

Une source militaire ukrainienne a expliqué à La Presse que le décompte des rebelles morts «n'est pas effectué pour l'instant. Le ministère de la Défense possède des chiffres qui sont tenus secrets». Ceux qui périssent en zone urbaine sont comptabilisés, mais en zone rurale, «nous ne touchons pas aux corps, car ils se trouvent souvent dans des zones minées par les rebelles et nous ne voulons pas risquer la vie de nos hommes pour cette tâche». Le macabre décompte est d'autant plus complexe qu'une partie importante des combattants rebelles viennent de Russie et traversent la frontière clandestinement. Volontaires ou mercenaires, ils cachent souvent leur engagement à leurs proches, pour ne pas les inquiéter et pour des raisons de sécurité.

Le sceau du secret sur les morts s'explique par le besoin des séparatistes de recruter des combattants parmi la population. L'avancée rapide des troupes ukrainiennes place les séparatistes dans une situation d'urgence. Depuis jeudi, Donetsk est isolé des voies de ravitaillement en armes et en combattants venant de Russie. Pendant que les rebelles prorusses veulent rassurer leurs sympathisants, ils s'efforcent parallèlement d'effrayer l'adversaire en exagérant ses pertes. Il s'agit de gêner par une campagne médiatique la troisième campagne de mobilisation générale décidée la semaine dernière par le président ukrainien, Petro Porochenko. Plusieurs manifestations de mères et de femmes en colère contre la mobilisation se sont déjà déroulées au pays.

À cette guerre des morts se joint aussi une guerre d'images. De nombreuses photographies et vidéos montrant les cadavres encore chauds de soldats ukrainiens ont été publiées sur l'internet par des rebelles prorusses. La transgression du respect des morts signale qu'un pas de plus a été franchi vers la radicalisation de cette guerre fratricide et asymétrique.

Côté ukrainien, la télévision tend à gommer les horreurs de la guerre et met l'accent sur l'allégresse - largement exagérée - que rencontrent les soldats ukrainiens dans les villes «libérées», c'est-à-dire reprises aux «terroristes russes». De l'autre côté, la télévision russe, très regardée dans l'est de l'Ukraine, tend à exagérer les horreurs de la guerre, imputées exclusivement à la «junte fasciste de Kiev».




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