La terre, un sujet explosif

Des grues et des bulldozers sont utilisés dans... (Photo David Boily, La Presse)

Agrandir

Des grues et des bulldozers sont utilisés dans la plantation de Sime Darby pour abattre les arbres et faire place aux palmiers à huile.

Photo David Boily, La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Dossiers >

Liberia: pays à louer
Liberia: pays à louer

Dans l'espoir de relancer le pays après une guerre civile dévastatrice, le gouvernement du Liberia a ouvert ses portes aux investisseurs étrangers. Des concessions territoriales recouvrant, selon certaines estimations, plus de 30 % du pays ont été allouées à des firmes internationales, qui ont entrepris de raser de vastes étendues de forêts pour aménager des plantations et produire de l'huile de palme. Leurs ambitions se butent toutefois à l'opposition de petits agriculteurs qui veulent protéger leur mode de vie. »

Le gouvernement libérien joue gros en allouant d'importantes concessions territoriales à des multinationales du secteur agroalimentaire.

« C'est une recette de conflit, ils créent de l'instabilité... Si le Liberia retombe en guerre, ce sera à cause de la terre », prévient l'avocat Alfred Brownell, de Green Advocates.

Le président de l'organisation libérienne, qui défend les droits des agriculteurs locaux devant les entreprises étrangères, pense que l'État devrait y penser à deux fois avant d'envisager de nouvelles concessions. Et s'empresser de mettre en place des mécanismes de médiation pour s'assurer que les intérêts de la population sont pris en compte.

«Au rythme où vont les choses, il ne restera bientôt plus de terres pour les Libériens eux-mêmes. Quand des tensions surviennent dans un endroit ou un autre, l'État accourt et tente de calmer les esprits, mais on ne peut pas gérer un pays comme ça. »»

Alfred Brownell
de Green Advocates

Le militant, qui porte sur la nuque une large cicatrice témoignant d'une agression survenue lors de la guerre civile, n'évoque pas à la légère le risque de conflit.

Sa mise en garde trouve écho dans l'analyse de l'historien Emmanuel Bowier, qui juge aussi « explosive » l'approche du gouvernement en matière de gestion du territoire.

« Les entreprises étrangères profitent de nous. Elles pensent qu'il est possible d'utiliser notre pays comme une arrière-cour pour produire ce dont elles ont besoin, mais vous verrez les protestations qui vont en résulter », dit-il.

« LA TERRE N'EST PAS À VENDRE »

M. Bowier note que l'attribution de larges concessions contrevient au mode de gestion traditionnel des terres dans le pays, qui étaient distribuées par la communauté en fonction des besoins, mais jamais cédées.

« Dans le contexte africain, la terre n'est pas à vendre. Les gens ne possèdent pas la terre », relève l'historien, qui rappelle le choc culturel survenu lors de l'arrivée d'esclaves affranchis américains au début du XIXe siècle.

Le gouvernement américain, dit-il, a soutenu leur installation, forçant la main aux populations autochtones qui s'y opposaient. Les anciens esclaves, qui se sont imposés comme l'élite politique et économique du pays, se sont graduellement attribué le contrôle de terres de qualité, cristallisant les tensions.

Lors de l'arrivée au pouvoir de Samuel Doe en 1980, à la suite d'un coup d'État qui débouchera par la suite sur une guerre civile sanguinaire, la population autochtone avait l'impression de retrouver enfin ses droits sur le pays par rapport aux « Américano-Libériens », note l'historien. Les partisans du soulèvement entonnaient en choeur une chanson parlant de la propriété des terres. « Elle était alors plus populaire que l'hymne national », souligne M. Bowier.

Lui-même se souvient que des arrière-grands-parents ont été évincés d'une terre au profit du géant américain Firestone et que cet incident est longtemps resté comme une plaie vive. « Mon père m'en parlait, ma mère m'en parlait », relate l'historien, qui confie avoir voulu prendre les armes dans sa jeunesse pour renverser le gouvernement.

APAISER LES ESPRITS

Les mises en garde quant aux risques d'un nouveau conflit sont reçues avec réserve par le porte-parole de la Mission des Nations unies au Liberia (UNMIL), qui maintient près de 5000 militaires dans le pays pour soutenir les forces de sécurité locales.

Aleem Siddique convient que les tensions suscitées par les concessions territoriales constituent une préoccupation sécuritaire de premier plan.

Il ne faut pas oublier pour autant que le pays a fait de grands pas en matière de stabilité.

«Personne ne sous-estime les défis auxquels fait face le Liberia, mais permettons-nous d'être encouragés
par 10 années de paix.»

Aleem Siddique
porte-parole de la Mission des Nations unies au Liberia

Le porte-parole pense, au-delà de la question des terres, qu'il y a encore « beaucoup à faire » pour apaiser les esprits et favoriser une réconciliation durable. « La seule manière d'y parvenir est d'assurer que justice soit rendue pour les victimes », souligne-t-il.

Alfred Brownell abonde dans le même sens. Il dénonce particulièrement le fait que certains chefs de guerre, contrairement à l'ex-dictateur Charles Taylor, jugé à La Haye, occupent aujourd'hui des fonctions politiques importantes. C'est le cas notamment de Prince Johnson, qui siège comme sénateur. Il avait fait torturer et exécuter le président Doe en 1990.

« Tant que les bourreaux d'hier continuent de décider pour les victimes, il n'y aura pas de paix », conclut l'avocat.

LA CORRUPTION, UN FLÉAU

La corruption endémique alimente les soupçons de la population relativement à l'attribution de concessions territoriales à des firmes étrangères. Lors d'un audit mené

il y a quelques années, une agence locale a conclu que seuls 2 contrats sur 68 signés pour l'exploitation de ressources naturelles se conformaient aux lois libériennes. Dans certains cas, des contrats ont été attribués sans appel d'offres, dénonce l'ONG Sustainable Developement Institute (SDI), qui s'offusque du discours du gouvernement voulant que les irrégularités relevées soient mineures. Alfred Brownell, de Green Advocates, pense que les contrats problématiques devraient être annulés. Le président de la Commission nationale d'investissement, Michael Wotorson, juge qu'il y a de « la marge » pour améliorer les ententes problématiques. Leur annulation pure et simple n'est cependant pas nécessaire et serait « désastreuse » pour le pays, soutient-il.




À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer