Tiananmen, 25 ans plus tard: la lutte contre l'oubli

Le 2 juin 1989, des milliers de Chinois... (PHOTO CATHERINE HENRIETTE, ARCHIVES AFP)

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Le 2 juin 1989, des milliers de Chinois ont convergé vers la place Tiananmen, réclamant une Chine démocratique.

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Au printemps 1989, la capitale chinoise est secouée par un soulèvement de grande envergure mené par des étudiants. Le régime communiste décide d'user de la manière forte pour venir à bout des manifestants qui occupent la place Tiananmen, au coeur de la ville, répondant par les balles à leurs demandes de démocratisation. Ce dénouement sanglant a eu des échos bien au-delà des frontières du pays, où plusieurs voix s'élèvent aujourd'hui pour dénoncer les efforts répressifs de Pékin.

Les autorités chinoises aimeraient que la répression sanglante du soulèvement de la place Tiananmen tombe pour toujours dans l'oubli. Mais elles ne risquent guère de parvenir à leurs fins avec Ti-Anna Wang, qui a le souvenir de ce moment historique gravé dans l'identité.

Le prénom de la jeune femme de 25 ans, née à Montréal en mai 1989, au plus fort des manifestations, a été choisi en l'honneur des étudiants tombés sous les balles de l'armée les 3 et 4 juin.

«C'est un honneur, vraiment, d'être appelée ainsi. Ça me donne souvent l'occasion de parler de ce qui s'est passé», souligne Mme Wang en entrevue dans un café du centre-ville.

Son père, Wang Bingzhang, un médecin venu étudier à l'Université McGill dans les années 70 pour parfaire sa formation, était déjà à l'époque un militant entièrement dévoué à la cause de la démocratisation de la Chine.

Pour sa femme et lui, qui vivaient au Québec avec leurs enfants, les troubles à la place Tiananmen représentaient une «période monumentale» durant laquelle tous les espoirs étaient permis.

«Ils croyaient que l'impossible était en train de se produire. Je ne pense pas qu'ils s'attendaient à la répression qui a suivi», relate Ti-Anna Wang.

Enlèvement

Wang Bingzhang, qui a tenté en vain de se rendre à Pékin pour appuyer le soulèvement, continuera par la suite pendant des années de lutter à partir de Montréal et de New York pour faire changer le système politique chinois. Jusqu'au jour tragique, en 2000, où il est enlevé au Viêtnam lors d'une rencontre avec des militants près de la frontière chinoise.

«Il semble que ses ravisseurs lui ont fait passer la frontière en bateau et l'ont abandonné dans un temple où la police chinoise est venue le cueillir. Il a été détenu six mois sans être accusé de quoi que ce soit», relate Ti-Anna Wang.

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Ti-Anna Wang

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Sa famille ignore tout de sa situation durant cette période. Jusqu'à ce que tombe un verdict sans appel, rendu à l'issue d'un procès d'une journée: prison à vie pour terrorisme et espionnage.

Sa fille, qui a alors à peine 10 ans, ne comprend rien à ce qui se passe dans un premier temps. Après le 11 septembre 2001, elle entend parler de «terrorisme» et demande à sa mère si son père peut être comparé aux hommes qui ont fait tomber les tours du World Trade Center.

«Elle m'a dit non. Je me souviens de m'être dit alors que mon père devait être victime d'une erreur d'identité, qu'une telle injustice ne pouvait exister, que ce n'était qu'une question de temps avant qu'il ne recouvre la liberté», souligne-t-elle. Le cauchemar, pourtant, n'est pas près de se terminer puisque Wang Bingzhang demeure détenu encore aujourd'hui.

Visites compliquées

Sa femme et ses enfants tentent initialement de se rendre une fois par mois en Chine pour le voir en détention. Mais chaque visite est une épopée logistique, compliquée par le fait que les dates de visite ne sont souvent dévoilées par les autorités carcérales qu'avec quelques semaines de préavis.

Le scénario se répète encore aujourd'hui, souligne Ti-Anna Wang, en brandissant une lettre en chinois reçue il y a quelques semaines, qui invitait la famille à visiter le détenu en mai. «Celle-là, ce n'était pas possible d'y répondre», note la jeune femme, qui éprouve depuis plusieurs années des difficultés à obtenir un visa des autorités chinoises.

Le régime n'apprécie pas que la jeune Montréalaise ait décidé, à l'adolescence, de se consacrer activement à la libération de son père, avec qui elle entretient une correspondance épistolaire régulière depuis des années.

Intimidation

Il est, dit-elle, durement éprouvé mentalement par sa longue détention et son maintien en isolement. «Il a tendance à développer des obsessions. Certaines des choses qu'il écrit sont inquiétantes... C'est un non-sens pour la Chine de le garder en prison. Il ne représente pas une menace», souligne la jeune femme, qui a récemment été l'objet d'une tentative «d'intimidation» du régime chinois lors d'un sommet à Genève.

Elle s'est rendu compte qu'un membre d'une ONG chinoise, placé derrière elle, tentait discrètement de la filmer et de capter ce qui s'affichait sur son écran d'ordinateur. Il a ensuite été intercepté par les services de sécurité.

«Est-ce vraiment la meilleure manière de chercher à savoir ce qu'il y a dans mon ordinateur?», ironise Ti-Anna Wang, qui tire paradoxalement quelque réconfort du côté «grotesque» de l'épisode.

«Mon regard sur la Chine est un peu schizophrénique. Parfois, j'ai l'impression qu'il s'agit d'une superpuissance en parfait contrôle de tout. Lorsque je vois comment ils se comportent pour empêcher des opposants de prendre la parole ou les espionner, je me dis qu'il s'agit en fait d'une brute insécure», dit-elle.

«Insécure et plus fragile qu'on ne le pense», précise Mme Wang, qui en voit une autre manifestation dans les efforts du régime chinois pour empêcher toute commémoration du 25e anniversaire du soulèvement de Tiananmen.

Espoir

La jeune femme, qui entreprendra sous peu des études en droit, ne perd pas espoir de voir la Chine entreprendre un virage démocratique même si elle sait que ce sera «très long».

Elle ne perd pas espoir non plus de voir son père - aujourd'hui détenu à Shaoguan, à plus de 300 km au nord de Hong Kong - recouvrer la liberté.

«C'est impossible de ne pas se décourager parfois face à l'énormité de la situation, de se convaincre qu'on peut faire une différence. Mais l'inaction n'est pas une solution pour moi. Alors j'essaie de faire quelque chose, je fais de mon mieux tout en me rappelant que tout ça n'est pas de ma faute», dit-elle.




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