Violence au Honduras: rue de la morgue dans la capitale

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Le Honduras est le pays le plus meurtrier du monde. Là-bas, une personne est tuée toutes les 76 minutes. Dans la première partie d'un reportage sur cette explosion de violence sans précédent, nos journalistes ont passé une journée à observer la faune étrange, désespérée et parfois désespérante qui peuple la rue de la morgue de la capitale, Tegucigalpa.

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Elle s'appelait Yalili Montes. La veille, elle avait quitté son village du Honduras avec ses trois enfants pour rendre visite à sa mère dans la capitale, Tegucigalpa. Cet après-midi de juin, elle est sortie faire des courses. Elle n'est jamais revenue.

On a trouvé son corps sur un trottoir, à l'autre bout de la ville, la tête couverte de sacs de plastique. Asphyxiée à mort, puis jetée d'une voiture comme un déchet.

À Montréal, le sort funeste de Yalili Montes aurait fait les manchettes. À Tegucigalpa, il a à peine mérité un entrefilet. Un meurtre parmi tant d'autres. Une horreur de plus dans un sinistre maelstrom de sang et de fureur.

Il y a longtemps que le Honduras a perdu le compte de ses morts.

Avec un taux stratosphérique de 87 homicides pour 100 000 habitants, ce pays d'Amérique centrale autrefois paisible est officiellement le plus meurtrier de la planète. Ici, 19 personnes sont tuées chaque jour.

Une violence débridée qui menace de plus en plus la stabilité du Honduras.

Une faune étrange

Matin ordinaire à la morgue de Tegucigalpa. Le journaliste Carlos Posadas, surnommé le Faucon, débarque en trombe. Il jette à peine un coup d'oeil à la famille anéantie venue récupérer le corps de Yalili Montes.

Le Faucon ne s'intéresse plus à cette histoire. Pour ce chasseur d'images-chocs, c'était la nouvelle d'hier. Elle a déjà perdu sa valeur marchande.

Carlos Posadas filme une dizaine de scènes de crime par jour. Petit et nerveux, le nez pointu, les sourcils froncés sur des yeux jaunes et perçants, il porte bien son surnom.

Le Faucon fait partie de la faune étrange qui peuple la rue de la morgue.

L'odeur de la mort flotte sur cette rue sans nom et sans issue, derrière l'hôpital de Tegucigalpa.

On y trouve une gargote miteuse où se rassemblent le Faucon et ses collègues. Un conteneur converti en boutique de cercueils par des croque-morts opportunistes. Et, depuis février, un énorme camion réfrigéré où l'on entrepose les corps qui n'ont toujours pas été réclamés parmi les 368 victimes du terrible incendie de la prison de Comayagua.

La morgue elle-même, avec son toit de tôle et ses murs lézardés, est en si piteux état qu'elle semble sur le point de s'écrouler.

Chaque semaine, on transporte ici plus de victimes de meurtre qu'en une année entière à la morgue de Montréal.

Assis sur un vieux banc, José Edgardo Simons et Manuel Diaz observent le bal des corbillards qui vont et viennent dans la rue.

Ce sont les marchands de cercueils. Presque tous leurs «clients» proviennent de la morgue. «C'est très efficace, confie José. Les proches sont aveuglés par leur peine. Nous les guidons dans les démarches à suivre.» Les deux hommes n'hésitent pas à se rendre sur les scènes de crime pour faire leur démarchage. Les bonnes journées, ils concluent leurs ventes avant que les corps ne soient froids.

Il y a de moins bonnes journées. «On nous a déjà lancé des pierres, dit Manuel. Il y avait eu une bagarre après un match de soccer, et un gars s'était fait couper la tête. Personne n'a osé toucher à son corps. Ses proches l'ont enterré eux-mêmes.»

Le bal de la Morguera

Comment le Honduras en est-il arrivé là? Par un cocktail explosif de pauvreté endémique, de gangs de rue ultraviolents, d'institutions fragiles et de profonde crise politique. Par les redoutables cartels de drogue mexicains, aussi, qui ont migré en Amérique centrale.

Depuis 10 ans, Hypolito Cruz conduit la Morguera, une camionnette blanche tristement célèbre pour annoncer le passage de la Faucheuse partout où elle va. Chaque année, constate cet assistant du médecin légiste, les meurtres sont plus nombreux - et plus violents - à Tegucigalpa.

Depuis le temps qu'il fait ce métier, Hypolito sait d'avance si la journée sera calme ou agitée. Les jours de paie, les week-ends et les soirs de match, il s'attend au pire. Et le pire est toujours au rendez-vous. «Il faut être préparé mentalement pour faire ce boulot, sinon ça rend vite fou.»

Rien n'aurait pu préparer Hypolito, pourtant, à l'incendie de la prison de Comayagua, le 14 février. Pendant 48 heures, il a dégagé les corps calcinés des détenus, brûlés vifs dans leurs cellules. «J'ai vu beaucoup de choses dans ma vie, mais celle-là...»

Tout près de lui, Maria de Jesus Hernandez pleure de douleur et de soulagement. Son fils est mort dans l'incendie. Depuis des mois, elle hante les locaux de la morgue. Mais aujourd'hui, c'est le grand jour: on a enfin identifié le corps d'Ever Pineda grâce à des tests d'ADN.

Maria serre contre elle un cahier rouge rempli de photos et de coupures de journaux qui relatent la tragédie. Elle s'y accroche comme à une bouée. Dans quelques minutes, elle tirera enfin son garçon de cet affreux camion réfrigéré, de cette rue sans nom qu'elle ne supporte plus.

Mort pour quelques dollars

Début de l'après-midi. La Morguera est appelée à San Ignacio, un quartier riche de Tegucigalpa. Un chauffeur de taxi a été tué d'une balle dans la tête. Le deuxième en moins de 12 heures.

Comme toujours, le Faucon arrive avant tout le monde. Il file à moto pour battre les enquêteurs de vitesse. Toujours seul. Au Honduras, il est interdit aux hommes de se déplacer à deux à moto: trop de meurtres ont été commis de cette manière.

Le Faucon tourne ses images et repart aussi vite qu'il est venu.

Maria Elena Avila a entendu les coups de feu et le fracas du taxi qui a percuté sa propre voiture, garée devant sa maison.

Elle est ébranlée. Deux semaines plus tôt, en revenant d'une visite chez ses petits-enfants, elle a été victime d'un secestro express, un enlèvement de quelques heures. Cinq hommes armés jusqu'aux dents ont sauté dans sa voiture à un feu rouge.

«Ils ont pointé un fusil sur ma tempe. Je les ai suppliés de ne pas me tuer. Ils m'ont tout pris: mon argent, ma voiture, et ils m'ont laissée en pleine nuit dans une zone isolée.»

L'an dernier, le gouvernement a déployé l'armée dans les rues dans l'espoir de mater la violence. Des militaires patrouillent dans les quartiers pauvres, où sont commis la majorité des meurtres. Mais cette démonstration de force n'empêche pas les gangs de rue de régner en maîtres sur les bidonvilles qui ceinturent la capitale.

Le Honduras est dépassé: 98% des meurtres ne sont jamais résolus. Ici, on tue en toute impunité. Pour presque rien. «Ce chauffeur de taxi, on l'a sans doute tué pour 25$», se désole Maria Elena en fixant du regard l'homme affalé derrière son volant.

Le centre-ville se vide quand tombe la nuit. Les Honduriens s'enferment chez eux à double tour, prisonniers de la violence. Les tueurs, eux, sont libres comme l'air.

«C'est horrible, dit Maria Elena. Avant, le Honduras était paisible et calme. Je pouvais sortir tard le soir. Aujourd'hui, c'est impossible. Je ne pensais jamais vivre cela un jour.»

Des chauffeurs de taxi s'arrêtent pour s'informer, la mine basse, du dernier collègue en date à avoir tiré le mauvais numéro. Il s'agit de Franklin Alexander Izaguirre, 42 ans, père de quatre enfants. La nouvelle se répand. Peu à peu, un attroupement se forme derrière le cordon policier.

Parmi eux, Rodolfo Izaguirre observe, impuissant, les portes de la Morguera se refermer sur le corps ensanglanté de son fils. «Quand il est venu à la maison, il y a quelques jours, je lui avais conseillé d'abandonner le taxi. Je lui avais dit que c'était trop dangereux.»

Un marchand de crème glacée se poste derrière le cordon policier. Il fait tinter ses clochettes pour attirer l'attention.

»On ne sait rien»

À la morgue, les membres de la famille de Yalili Montes accusent le choc. Toutes leurs questions restent désespérément sans réponses. Qui? Pourquoi? «On ne sait rien», dit sa soeur Silvia.

Il y a à peine deux mois, ils sont venus à la morgue pour un cousin, dont la voiture a été criblée de balles.

La famille attache le cercueil de bois dans la boîte d'une vieille camionnette rouillée. Puis le véhicule bringuebalant quitte la rue de la morgue.

Elle s'appelait Yalili Montes. Le monde l'a déjà oubliée.

***

Nilbia Castillo, directrice du Funerario del Puebo, qui... (Photo: David Boily, La Presse) - image 2.0

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Nilbia Castillo, directrice du Funerario del Puebo, qui offre des funérailles gratuites aux pauvres.

Photo: David Boily, La Presse

Vie de misère, funérailles gratuites

En campagne électorale dans les bidonvilles de Tegucigalpa, Ricardo Alvarez a été choqué de voir les gens enterrer leurs morts dans des sacs-poubelles. Alors, il a fait une promesse hors du commun: des funérailles gratuites pour ceux qui sont incapables d'offrir un enterrement digne à leurs proches.

Six ans plus tard, les «Funérailles du peuple» du maire Alvarez sont plus populaires que jamais. Et la grande majorité de ses «clients» ont trouvé la mort au bout d'une lame ou d'un fusil avant d'avoir atteint l'âge de 25 ans.

Pour la directrice de Funerario del Pueblo, Nilbia Castillo, enterrer une victime du cancer ou d'un accident de la route est presque devenu un événement.

Au Honduras, une personne est tuée toutes les 76 minutes. La vague de violence a submergé les quartiers pauvres des grandes villes, où des gangs de rue, les maras, sèment la terreur.

Là-bas, la vie ne vaut pas cher, et les funérailles sont gratuites.

***

Taux d'homicide par pays (nombre de meurtres pour 100 000 habitants)

HONDURAS : 87

SALVADOR : 71

ÉTATS-UNIS : 4,8 *

CANADA : 1,62 *

Taux d'homicide au Honduras (nombre de meurtres pour 100 000 habitants)

2004 : 32

2008 : 58

2011 : 87

***

La capitale mondiale du meurtre

San Pedro Sula, capitale économique du Honduras, a détrôné Ciudad Juarez, ville frontalière du Mexique, pour devenir la capitale mondiale du meurtre en 2011. Ce triste honneur s'explique par le fait que San Pedro Sula est devenu un point de transit majeur de la cocaïne produite en Amérique du Sud et consommée aux États-Unis.

Depuis peu, les cartels mexicains ont migré en Amérique centrale pour échapper à la lutte contre la drogue lancée par Mexico. Les cartels recrutent les gangs de rue locaux pour s'assurer un passage. Ils achètent les élus, la police et les juges, affaiblissant des institutions déjà fragiles.

En 2011, il y a eu 159 meurtres par tranche de 100 000 habitants à San Pedro Sula le double de la moyenne nationale au Honduras.

Nombre de meurtres en 2011

San Pedro Sula : 1143

Montréal : 35

7104 meurtres ont été commis au Honduras en 2011

Sources : ONU, Instituto Universitario en Democracia, Paz y Seguridad, Crime in the United States

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