Hamed Sinno: chanteur libanais le soir, militant LGBT le jour

Hamed Sinno, chanteur et parolier du groupe libanais... (Photo Diaa Hadid, archives Associated Press)

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Hamed Sinno, chanteur et parolier du groupe libanais Mashrou' Leila, est un militant LGBT et une rare personnalité publique ouvertement gaie au Moyen-Orient.

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Hamed Sinno, chanteur et parolier du groupe libanais Mashrou' Leila, est un militant LGBT et une rare personnalité publique ouvertement gaie au Moyen-Orient, où l'homosexualité est punie par l'emprisonnement (voire la peine de mort) dans de nombreux pays. Mashrou' Leila, dont le rock indie a récemment été banni en Jordanie, sera en spectacle mercredi au Club Soda dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal.

Vos chansons sont souvent engagées. Est-ce important pour vous de transmettre un message politique dans votre musique?

Je pense que tout est politique. Je ne crois pas que nous soyons plus ou moins politiques que d'autres groupes. Même dans la musique pop la plus commerciale, les artistes consentent à la façon dont l'industrie les projette. On leur donne une image «sexospécifique»; leur musique doit passer par différentes chaînes de montage et de distribution avant d'être livrée au consommateur. Tout ça fait d'une chanson aussi «facile» que Hit Me Baby One More Time [de Britney Spears] quelque chose de très politique. La différence, c'est que les gens qualifient plus facilement une oeuvre de «politique» lorsqu'elle exprime une dissidence. C'est dangereux parce que ça nous rend finalement presque inconscients des choix politiques auxquels nous consentons tout le temps en consommant des produits culturels.

Vos chansons abordent aussi des tabous sexuels et sociaux. Certains pourraient dire que vous «cherchez le trouble» dans plusieurs pays musulmans plus conservateurs. Votre musique est-elle provocatrice?

Faire équivaloir le fait de parler contre l'injustice à celui de «chercher le trouble» me semble très dangereux. Ça laisse entendre que dire «féministe», «queer», «libertin», «justice sociale», «lutte des classes» ou «privilège racial», c'est «chercher le trouble» pour le plaisir, pour se faire de la publicité ou pour se désennuyer. Non, nous ne «cherchons pas le trouble». Nous cherchons le progrès. Nous cherchons à être représentés dans un système défaillant. Le problème, c'est le système, pas la musique. De toute façon, le conservatisme dont nous parlons est loin d'être limité aux «pays musulmans», comme vous dites. Et non, je ne crois pas que notre musique soit provocatrice. De toute manière, ça dépend du spectateur et de ce qui le provoque. Ça dépend s'il pense que la musique en général, ou toute autre forme de pensée, devrait être censurée plutôt que les actes qui en découlent.

Votre groupe a été interdit de spectacle en Jordanie (en avril dernier) parce qu'on a jugé que vos chansons «contredisaient les croyances religieuses». Comment réagissez-vous à une telle censure?

La censure est l'une des choses les plus toxiques à infester toute société. Mais de toute évidence, la censure n'est pas un phénomène strictement moyen-oriental. C'est quelque chose de généralisé, et sa version la plus toxique est celle qui émane de l'artiste, du reporter, du journaliste ou du producteur culturel lui-même: c'est l'autocensure. À un moment où le monde entier développe divers systèmes cherchant à contrôler notre pensée, il est primordial de s'interroger sur notre capacité à remettre les choses en question. Est-ce que nous hésitons à nous exprimer? Est-ce que nous nous permettons de critiquer les institutions et les idéologies qui nous dominent? Après ça, «fuck» le reste. On va continuer d'écrire ce qui nous semble être bon pour nous et pour le monde qui nous entoure.

Vous êtes un Libano-Américain de culture musulmane. Vous avez déclaré la semaine dernière que vous trouviez aussi difficile de vivre aux États-Unis en raison de l'islamophobie que de vivre au Moyen-Orient en raison de l'homophobie. Quel effet cela vous fait d'être identifié, d'une façon ou d'une autre, d'abord et avant tout par votre orientation sexuelle ou votre héritage religieux?

Je trouve ça réducteur.

Vous êtes connu pour votre militantisme en faveur des droits des LGBT autant que pour votre musique. Est-ce inspirant d'être ce modèle militant ou préféreriez-vous que les médias se concentrent davantage sur votre art?

Je ne pense pas que les deux sont nécessairement séparés. Nous avons fini par faire de la musique pop parce que nous avons toujours trouvé cette distinction floue entre la vie et l'art intéressante à cultiver. En fin de compte, la pop en dit autant sur les gens qui la font que sur la musique elle-même. Le terrain de jeu est vaste. Cela dit, je ne pense pas que je suis digne d'être un modèle pour tout le monde. Je sais à peine organiser ma propre vie, pour être franc! Mais si nous avons pu le moindrement, par un geste, une parole ou une musique, encourager des gens à être plus fiers d'eux-mêmes et à s'exprimer sur leurs droits, alors je suis très satisfait.

Beaucoup de clichés et d'idées préconçues sur les Arabes et les musulmans circulent aux États-Unis. Avec Donald Trump comme candidat à la présidentielle, dans quelle mesure l'augmentation de ces préjugés vous inquiète-t-elle?

Je suis mauditement inquiet! La sédimentation de l'islamophobie et les attitudes racistes envers les Moyen-Orientaux dans la société américaine sont déjà tout à fait évidentes. Juste y penser est extrêmement effrayant...

Vous êtes l'une des très rares personnalités publiques du monde arabe qui sont ouvertement gaies. Dans quelle mesure est-ce une pression de plus sur vos épaules?

Chaque fois que je monte sur scène, je crains que si quelqu'un tire une balle, elle atteigne accidentellement un autre membre du groupe ou un spectateur. C'est le genre de choses auxquelles je pense. Mais je gagne ma vie en étant «drama queen», alors peut-être que c'est juste mon imagination!

Vous avez peur d'être ciblé en raison de qui vous êtes, de vos convictions?

Oui, mais là encore, j'ai grandi en me faisant battre parce que j'étais «queer». Surmonter la peur fait partie de qui je suis. Je ne peux pas imaginer la vie sans ça. Alors, oui, j'ai peur, mais c'est sans importance.

Dans la foulée de la tragédie d'Orlando, vous faut-il une dose supplémentaire de courage pour monter sur scène, a fortiori dans certaines parties du Moyen-Orient où afficher son homosexualité est perçu comme un affront?

J'ai l'impression qu'il faut plus de courage pour monter sur scène à une personne de couleur, non hétérosexuelle et d'héritage musulman. Mais ne tombons pas dans le piège de faire un lien même ténu entre Orlando et le Moyen-Orient. L'attaque d'Orlando était un phénomène américain par excellence, qui avait tout à voir avec le machisme militarisé américain, le deuxième amendement, la situation ridicule du contrôle des armes à feu, l'homophobie et l'hétéropatriarcat systémiques, et rien à voir avec l'islam ou le Moyen-Orient. Lorsque les politiciens essaient d'en faire un combat entre l'islam et l'homosexualité, au lieu de résoudre les problèmes réels, ils tentent de nous priver de notre capacité à percevoir les véritables enjeux. Nous devrions tous être très prudents de ne pas tomber dans ce piège. De laisser les politiciens nous enlever ce pouvoir. De les laisser détourner notre attention des causes structurelles de notre souffrance, dans le seul but de mieux soutenir la «guerre contre le terrorisme»...

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