Quand la téléréalité se mêle de politique

Dans l'émission allemande Absolute Mehrheit, des citoyens se... (Photo: Roberto Pfeil, DAPD)

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Dans l'émission allemande Absolute Mehrheit, des citoyens se prononcent sur des enjeux politiques et tentent de devenir le candidat favori du public.

Photo: Roberto Pfeil, DAPD

Le lundi soir 15 décembre, la dernière tentative de personnages politiques français de se rapprocher du «peuple» par l'entremise de la téléréalité n'a pas convaincu leurs concitoyens.

L'émission Politiques Undercover, diffusée sur la chaîne D8, avait fait énormément parler d'elle, cet automne, sans que la moindre image ait été diffusée. Quatre politiciens (une sénatrice, un député, un conseiller régional et un ancien président de l'Assemblée nationale) ont changé de peau le temps d'une émission pour incarner une mère divorcée à la recherche d'un appartement, un homme handicapé en fauteuil roulant, un militant ou un ambulancier. Le but était de se frotter à la «vraie vie» des «vrais Français».

Sceptiques, les commentateurs politiques doutaient de l'intérêt de l'exercice. Le lendemain de la diffusion, dans les médias français, ils étaient unanimes: une «déception», un «flop», une expérience «embarrassante» et «pathétique». Un «beau moment de communication pour les élus, mais une réponse insuffisante aux attentes et à la lassitude des Français», écrivait notamment Télérama.

«[Les politiques] sont les seuls à ignorer que plus personne ne les considère ni même ne leur fait confiance?», a demandé la chroniqueuse Dom Bochel Guégan dans l'Obs. «Ils sont encore les seuls à penser qu'on peut prendre n'importe quel métro dans Paris avec un fauteuil roulant? Sérieusement.»

Le Québec n'a pas (encore?) eu de téléréalité réservée aux politiciens, observe le professeur en sciences politiques Frédéric Bastien, de l'Université de Montréal. Il y a bien eu une apparition du futur chef néo-démocrate Thomas Mulcair à Loft Story en 2008, celle de l'ex-premier ministre Paul Martin à Star Académie en 2005 ou la rencontre entre le premier ministre Stephen Harper et les gagnants d'Occupation double en 2013.

Chaque fois, ces participations ont suscité une certaine controverse sur le mélange entre politique et divertissement. «La frontière entre les deux est renégociée à mesure que la politique fait une incursion dans le divertissement», observe M. Bastien. «Jusqu'où peut-on aller? Cette frontière varie d'une société à l'autre, d'une époque à l'autre.»

Quelle est la pertinence d'une émission comme Politiques Undercover, se demande le professeur. Les politiciens ne sont pas complètement déconnectés de leurs électeurs. Le travail de député ressemble parfois à celui de travailleur social, dit M. Bastien. Et ils ne sont pas toujours englués dans la partisanerie. «Il arrive souvent que des députés d'opposition travaillent ensemble, dit Frédéric Bastien. Ça peut étonner, mais ça se fait!»

Le professeur s'interroge également sur la popularité de ce genre d'émission. L'émission Politiques Undercover, malgré la controverse d'avant diffusion, n'a attiré que 3% de l'auditoire (ce qui correspond par ailleurs à la part de marché de D8 sur les écrans français). Plusieurs autres concepts n'ont pas survécu à plus d'un ou deux épisodes. Les gagnants des téléréalités qui couronnaient le «prochain président» n'ont pas non plus poursuivi des carrières politiques particulièrement éclatantes.

«Il y a, je pense, une pression assez grande exercée sur les politiciens pour participer à des émissions qui ne sont pas des tribunes traditionnelles pour joindre un auditoire qui n'est pas celui des émissions d'information, ou pour se faire voir sous un angle qu'on espère plus favorable. Mais ça présente une certaine part de risque pour départager ce qui est acceptable ou non, dit M. Bastien. C'est une frontière renégociée progressivement, et ce genre d'écart à la norme participe de ce processus de négociation.»

Les sénateurs Jeff Flake et Martin Heinrich dans... (Photo: AP/Discovery Channel) - image 2.0

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Les sénateurs Jeff Flake et Martin Heinrich dans l'émission Rival Survival.

Photo: AP/Discovery Channel

Quelques concepts dans le monde

Allemagne : Absolute Mehrheit (Majorité absolue)

Cinq candidats, qui ne sont pas des élus, se prononcent sur différents enjeux politiques en Allemagne, comme la représentation des femmes au Parlement, le droit de vote à 16 ans, l'évasion fiscale ou l'abandon du nucléaire. Le public vote pour son candidat favori. Si l'un d'eux remporte une majorité absolue, il repart avec une cagnotte de 100 000 euros. L'émission présentée pour la première fois en novembre 2012 avait obtenu un vif succès auprès des jeunes, une popularité qui s'est néanmoins émoussée au fil des éditions, jusqu'au retrait de l'émission des ondes l'an dernier.

États-Unis : Rival Survival

Difficile d'avoir des élus plus polarisés qu'aux États-Unis... Pas étonnant, diront les cyniques, qu'il ait fallu plonger deux sénateurs rivaux dans des conditions extrêmes pour qu'ils finissent par travailler ensemble! Le sénateur républicain de l'Arizona, Jeff Flake, et le sénateur démocrate du Nouveau-Mexique, Martin Heinrich, ont joué aux naufragés pendant six jours dans une île déserte du Pacifique pour cette émission présentée sur Discovery cet automne. La leçon de collaboration entre les rivaux n'est peut-être pas très convaincante, mais l'expérience est forcément bonne pour leur teint...

Palestine : Al Rais (Le président)

Les Palestiniens n'ont pas eu la chance de retourner aux urnes depuis 2005, mais ils ont quand même pu choisir, l'an dernier, un nouveau «président» grâce à la téléréalité Al Rais. Hussein al-Deik, 31 ans, de Ramallah, a remporté en juin 2013 ce concours auquel s'étaient inscrits 1200 candidats, hommes et femmes. «On y a entendu des critiques sur la corruption et sur le manque de collaboration entre le Hamas et le Fatah», a raconté en entrevue à la BBC Raed Othman, le directeur de la chaîne. «Ces jeunes ont dit à la caméra ce que pense la rue.»

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