Festival TransAmériques: cinq propositions étonnantes

Nicolas Cantin, Daina Ashbee et Manuel Roque... (Photo Olivier Pontbriand, La Presse)

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Nicolas Cantin, Daina Ashbee et Manuel Roque

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Iris Gagnon-Paradis, Mario Cloutier
La Presse

La programmation est relevée côté danse au FTA cette saison et met de l'avant plusieurs chorégraphes d'ici avec des propositions qui promettent d'étonner, voire de dérouter. Zoom sur six talents montréalais.

Nicolas Cantin

Son spectacle : Spoon, à La Chapelle, 

Venant de l'univers du cirque et du clown, Nicolas Cantin a une voix unique, qui se soucie peu des conventions. Dans ses créations précédentes, il s'est appliqué à contourner et à mettre à nu les codes de la représentation. Ses propositions sont souvent inclassables, d'un minimalisme assez radical.

Avec Spoon, il continue le cycle de création amorcé avec CHEESE (2013) et Klumzy, présenté au FTA en 2014. Mais cette fois, le créateur se lance carrément dans le vide en travaillant avec deux fillettes. « Je pense que c'était l'étape suivante pour moi, un désir de faire entrer la vie dans mon travail, de faire advenir l'accident. »

Cet « accident », Cantin le cherche depuis longtemps, mais il a l'impression de l'avoir enfin trouvé en travaillant avec des enfants. « Un enfant, c'est du chaos, c'est créatif, c'est constamment présent. Je ne sais pas ce que ça va donner et j'accepte que ce soit une expérience. Ça fait vraiment du bien, en fait ; ça remet les choses à leur place parce qu'elles, l'enjeu du spectacle, elles s'en foutent ! Elles sont dans une innocence qui m'intéresse beaucoup. »

Art vivant

Si l'idée de créer un spectacle avec des enfants lui trottait dans la tête depuis un moment, l'artiste avoue qu'il avait vraiment peur de le faire. « En même temps, j'aimais cette idée de projet impossible, c'est un terrain vierge. Il y a cette liberté chez les enfants qui m'intéressait, une liberté que je voulais faire venir dans mon travail. C'était un prétexte pour ouvrir les valves. »

Comment travaille-t-on, justement, avec des fillettes comme Gaia, 8 ans, et Fiona, 11 ans (qui sont, précisons-le, les filles des interprètes Kimberley de Jong et Jamie Wright) ? En intervenant le moins possible, a appris le créateur, qui dit avoir travaillé de façon très ludique avec ses acolytes.

« Si j'étais trop interventionniste, je les perdais, comme une fleur qui se fane. Mon travail, c'était de reculer, que le jeu vienne d'elles. Je devais leur faire confiance, observer comment elles vont aborder la chose aujourd'hui. C'est près de l'univers du clown, d'où je viens, proche de la performance aussi. C'est de l'art vivant ; ça dure et après ça n'existe plus. »

Finalement, le chorégraphe a tissé une sorte de canevas où les fillettes pourraient se sentir entièrement « libres d'exister ». « C'est un chemin où il y a des rendez-vous qu'elles prennent ou pas, un environnement avec des objets dont elles se servent ou pas. C'est comme un pique-nique d'été ! »

Est-ce à dire que son propos s'est adouci ? « Il y a un côté radical, un acte de résistance avec ces enfants, car ce n'est pas un spectacle pour enfants. Je trace ma ligne ! », conclut-il.

- Iris Gagnon-Paradis

Daina Ashbee

Son spectacle : Pour, à La Chapelle, du 2 au 4 juin

Figure montante de la danse montréalaise dont le succès déborde nos frontières, Daina Ahsbee a remporté l'an dernier deux Prix de la danse de Montréal - un dans la catégorie Découverte pour Unrelated, qui abordait les violences envers les femmes autochtones, et le second pour la meilleure oeuvre chorégraphique avec When the Ice Melts, Will We Drink the Water, inspirée notamment par la fonte des glaciers.

Originaire de la Colombie-Britannique, la jeune Métisse de 27 ans - son père est d'ascendance crie et sa mère est néerlandaise - reprend au FTA sa troisième création, Pour, qui avait remporté un vif succès à La Chapelle en 2016. Pour Ahsbee, être programmée au FTA est un rêve qui se réalise.

« Je suis déménagée à Montréal en 2013, pendant le FTA, alors que plein de choses se passaient en ville - des installations gratuites, des studios ouverts... Pour un artiste, c'est extraordinaire ! C'était mon rêve et ça arrive plus vite que je l'imaginais ! », raconte celle qui tourne beaucoup dans le monde avec ses spectacles, tout en travaillant à « plusieurs » nouvelles créations (elle est en résidence à l'Agora de la danse jusqu'en 2020).

Sujet tabou

Avec Pour, elle aborde un sujet difficile, voire tabou, celui des menstruations, dans un solo interprété par Paige Culley. « La pièce provoque des réactions de chaud ou de froid, explique-t-elle dans un français imagé. C'est la même chose avec Unrelated : c'est tellement intense, intime, brut et violent qu'on aime ou on n'aime pas ! », ajoute celle pour qui la danse semble agir comme une catharsis.

Pour s'éloigne des images littérales auxquelles on pourrait s'attendre pour aller dans quelque chose de beaucoup plus abstrait. « Je voulais éviter les images de femmes qui saignent ou de culottes tachées de sang. J'essaie de faire en sorte que seule l'essence de l'idée demeure, et que chaque personne puisse le ressentir à sa façon. »

La gestuelle de la chorégraphe se déploie autour de concepts opposés comme la retenue et l'abandon. « Personnellement, quand j'ai essayé de travailler mes relations avec mon corps et mes menstruations, j'ai compris que c'était une énergie que j'étais en train de retenir. J'ai été inspirée par l'idée de l'énergie qu'on garde, qu'on laisse aller, qu'on contrôle, comme l'évoque le titre [anglais] Pour. Je joue beaucoup avec ça dans le spectacle. »

Les règles évoquent aussi, inévitablement, la douleur. Un aspect dont se sert la créatrice pour explorer l'état de transe : « Je voulais travailler avec la transe, la transformation de l'énergie et la répétition, qui donne l'occasion d'explorer différentes zones comme la joie, la douleur, la violence. »

- Iris Gagnon-Paradis

Manuel Roque

Son spectacle : Bang bang, au Théâtre Prospero du 2 au 5 juin

Après Data, présenté au FTA en 2015, où Manuel Roque s'était attelé à départager le bagage de ses années comme interprète de son propre élan créateur, le voici de retour avec un autre solo, Bang bang, où il explore la notion de résistance. L'occasion de revoir un interprète magnétique, qui pousse ici son corps à ses limites.

Data et Bang bang ne sont pas des frères jumeaux, mais « ils se répondent bien », constate Roque. « Pour Data, j'étais parti de la forme pour voir ce qui se dégageait comme fond, alors que je suis parti cette fois-ci d'un questionnement de fond sur les notions de résistance et de réalité sans savoir la forme que ça prendrait ! »

En chantier depuis deux ans, le projet - d'abord pensé pour trois (Sophie Corriveau et Lucie Vigneault ont collaboré à la création, de même que Peter James) - est devenu un solo, une forme qui se prêtait mieux à ce que le créateur cherchait à toucher. 

« À trois, je n'arrivais pas à trouver les ressorts qui me plaisaient ; la pièce traitait immanquablement de compétition, de comparaison. Mais ce qui m'intéressait, c'était la notion de transformation, de voyage, de la façon dont le corps traverse une partition qui est presque impossible à réaliser », détaille-t-il.

Corps sous tension

Contrairement à Data, où l'interprétation était plus lyrique et onirique, Bang bang est donc d'une grande sobriété - autant gestuelle que scénographique - afin de laisser parler les détails du corps dans la résistance. « Le vocabulaire est simple et répétitif, mais, en même temps, c'est très athlétique, donc après 10 minutes, je suis trempe ! Et comme on sait que ça dure 50 minutes [rires], ça installe toutes sortes de tensions sur le plan dramaturgique. »

Plusieurs théories ont piqué l'intérêt du chorégraphe et ont posé les balises de la création, explique-t-il. « La théorie de relativité générale, c'est la gravité, alors je me suis dit : tiens, on va sauter ! Puis, il y a la mécanique quantique, avec ses petits atomes qui bougent, se promènent, sautillent... Et finalement, la théorie des cordes, qui essaie de réconcilier tout ça, et qui parle des 11 dimensions... alors j'ai commencé à écrire une partition en 11 ! »

Un nombre inusité en danse - où on compte normalement en huit - qui laisse des traces dans le corps et aussi dans l'esprit, créant une sorte de débalancement dans l'appréhension du mouvement. 

« La résistance vient de la dépense physique, mais aussi de l'effort intellectuel de rester sur les comptes. Je ne peux pas tricher, je suis obligé d'être engagé dans quelque chose de réel et c'est cette expérience que j'essaie de partager plutôt que d'exposer un vocabulaire chorégraphique. »

- Iris Gagnon-Paradis

Emmanuel Schwartz, Anaï•s Barbeau-Lavalette et Ƀmile Proulx-Cloutier.... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE) - image 4.0

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Emmanuel Schwartz, Anaï•s Barbeau-Lavalette et Ƀmile Proulx-Cloutier.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier

Leur spectacle : Pôle Sud, documentaires scéniques - l'Espace libre les 27 et 28 mai

Montréal, un quartier et ses habitants sont à l'honneur dans la pièce Pôle Sud, documentaires scéniques, du duo Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier, reprise par le Festival TransAmériques (FTA).

Un accueil critique et populaire au-delà des attentes ainsi que la volonté du FTA de mettre les doigts sur le pouls de Montréal, 375e anniversaire oblige, permettent au public de voir ou de revoir La fureur de ce que je pense, d'après Nelly Arcan, et Pôle Sud.

La pièce d'Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier met en scène des gens du quartier Centre-Sud dans leur « rôle » réel au théâtre des semaines.

« Lors des 10 premières représentations, des gens du quartier côtoyaient des assidus de théâtre. C'était assez beau, riche, mais on refusait des spectateurs à la porte », explique Anaïs Barbeau-Lavalette.

« La mise en scène est conçue pour que les participants, qui ne sont pas des gens de scène, puissent naviguer sur le plateau sans se noyer. C'est un chemin d'entrée dans la création qui est peu défriché », précise Émile Proulx-Cloutier.

Connivences improbables

Le couple continuera d'ailleurs d'exploiter cette veine documentaire, malgré la somme de travail engloutie dans le projet.

« Anaïs est une superbe créatrice d'entrevue, et moi je crois que la puissance du son est sous-utilisée au théâtre, explique Émile. La trame sonore est le vaisseau amiral du spectacle. Ça nous intéresse de continuer de pousser ça plus loin. »

Heureux de cette reprise pour le moment, les deux créateurs croient que le public amené pour la toute première fois au théâtre - Espace libre - l'an dernier continuera de le fréquenter.

« Quand un théâtre s'intéresse au lieu et aux gens qui y vivent, les gens y vont. C'est une aventure pour eux », croit l'acteur-chansonnier.

L'aventure se poursuit donc avec les huit non-acteurs originaux.

« Heureusement, dit la romancière-cinéaste. Le spectacle se tient bien grâce à eux. Ils sont tous très différents. Ça crée un portrait riche. »

« Le spectateur peut sentir une inquiétude devant le fait que la scène n'est pas le milieu naturel des gens qui s'y trouvent, reconnaît Émile. Anaïs assure le filet sur scène. Tout va bien, en fait. Ça finit par être un moment flottant, pas dur à traverser. »

« Ils se tricotent une famille. La scène les a soudés ensemble dans un lieu de connivences improbables », conclut Anaïs.

Le théâtre qui change un peu le monde, finalement.

- Mario Cloutier

Emmanuel Schwartz

Son spectacle : Exhibition - L'exhibition, au Monument-National du 2 au 5 juin

Emmanuel Schwartz explore les formes théâtrales dans Exhibition - L'exhibition, une pièce exploratrice qui tente d'échapper aux définitions.

Au départ, ça s'appelait Mon ami belge parce que Belge il y a, Benoît Gob, mais deux Québécois en sont aussi, Francis La Haye et Emmanuel Schwartz. Disons simplement que ça se passe dans la tête de ce dernier. Aussi riche et éclaté que cela.

« On essaie d'approfondir l'idée d'un déambulatoire pour spectateurs avertis. C'est aussi un film pour aveugle et/ou un concert pour sourd. De l'auto-science-fiction », s'amuse à expliquer Emmanuel Schwartz.

La pièce tourne autour de trois amis et d'une machine capable d'extraire la raison pure. Le public pourra expérimenter lui-même une relation avec cette machine. Une voix commente la raison d'être du spectacle, une voix avec laquelle un des personnages entretient une relation charnelle. 

« C'est simplement une tentative de faire passer le public dans le tordeur de mon imaginaire. Une expérience à la croisée de l'art et de la science. » 

Concrètement, Emmanuel Schwartz veut parler ici de création, d'amitié, de complicité entre des amis qui créent ensemble.

« C'est ce que je recherche en faisant du théâtre. Le spectacle parle de la soif de créer et de la soif d'assister à une création », avoue celui qui a ajouté Tartuffe à sa palette créative l'automne dernier. 

Rien de simple dans ce cerveau qui s'interroge sur tout et se remet tout autant en question. Insatiable créateur curieux des complexités de l'art et de la vie.

« En observant mon parcours avec Mani [Soleymanlou], Denis [Marleau] et Wajdi [Mouawad], c'est ce spectre relationnel que j'aimerais mettre en lumière dans le spectacle. »

Il a travaillé avec Benoît Gob, plasticien et acteur belge, et le Québécois Francis La Haye pour y arriver. 

« À trois, on recrée les archétypes de groupe : celui qui veut mener, celui qui ne veut pas que l'autre mène et celui qui ne le sait pas. Je veux aller voir les limites de ce qu'on appelle le spectacle vivant. »

- Mario Cloutier




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