Hate Radio: la transmission de la haine

Dans Hate Radio, Milo Rau a recréé dans... (Photo: fournie par le FTA)

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Dans Hate Radio, Milo Rau a recréé dans un cube de verre le studio de la Radio-Télévision libre des Mille collines (RTLM), au Rwanda en 1994.

Photo: fournie par le FTA

Le metteur en scène suisse Milo Rau est tout sauf neutre. Avec sa maison de production, International Institute of Political Murder, il crée des pièces-chocs, des films et des installations inspirés d'événements politiques violents. Hate Radio, présentée cette semaine, explore la «mécanique génocidaire» mise en place dans le studio d'une radio rwandaise.

Avec Les derniers jours des Ceausescu, il a recréé le procès du dictateur roumain. Dans Breivik's Statement, il fait lire par une Turque le manifeste de l'extrémiste norvégien Anders Breivik, qui a tué 77 personnes en 2011. Et dans The Moscow Trials, il s'est intéressé au procès bidon des rockeuses du groupe russe Pussy Riot.

Joint en Allemagne, le metteur en scène suisse avoue qu'il y a beaucoup d'ironie dans le nom de sa maison de production fondée en 2007. N'empêche, toutes ses pièces parlent «des moments décisifs de l'histoire de la violence». Le «théâtre du réel», selon ses termes, centré sur «la fiction du moment». Sans distance.

Dans Hate Radio, Milo Rau a carrément recréé dans un cube de verre le studio de la Radio-Télévision libre des Mille collines (RTLM), au Rwanda en 1994.

Pendant près de deux heures, le metteur en scène nous plonge dans l'univers de cette émission qui diffusait des bulletins de nouvelles, des résultats sportifs, de la musique, etc. dans une ambiance «bon enfant», tout en multipliant les appels aux meurtres des Tutsis, décrits comme des «cancrelats» et des «cafards» qu'il fallait «exterminer».

Chaque spectateur se verra remettre une paire d'écouteurs. Une façon de se mettre dans la peau de l'auditeur de l'époque.

Pour réaliser son projet - qui a aussi pris la forme d'un film documentaire présenté ici -, Milo Rau a passé deux mois à Kigali. Il a lu plus de 1000 heures de retranscriptions obtenues pendant le procès des animateurs, dont au moins deux ont été emprisonnés. Tous les extraits que l'on entendra sont donc authentiques. «J'ai recréé ce studio à ma façon. Par exemple, j'ai mis plus de musique dans ma version. Mais tout ce que vous allez entendre a été dit, souligne-t-il. En faisant abstraction de la langue, cette station de radio était semblable à n'importe quelle autre station dans le monde. Quand j'ai commencé à travailler avec les acteurs rwandais, on s'est rendu compte qu'on écoutait la même musique. C'est ce qui était fascinant: un génocide qui se passe dans un monde déjà globalisé.»

Les émissaires

Qui étaient donc ces animateurs qui appelaient la population hutue à la résistance tout en les invitant à se débarrasser des Tutsis?

«Un seul était un animateur professionnel; tous les autres étaient invités parce qu'ils étaient populaires, répond Milo Rau. Il y avait aussi un non-Rwandais, l'Italo-Belge Georges Ruggiu, qui avait un discours particulièrement véhément. Certains d'entre eux étaient en effet des politiques. Leurs discours à tous étaient haineux.»

Milo Rau a rencontré en prison à quelques reprises une des animatrices de la RTLM: Valérie Bemeriki. Il a d'ailleurs filmé son entretien avec elle dans son documentaire.

«Elle était très politisée et croyait vraiment en ce qu'elle disait, confie Milo Rau. Elle m'a dit que si elle avait su l'ampleur de ce qui est arrivé, elle ne serait pas allée aussi loin. Mais quand je lui disais qu'il y avait du sadisme dans sa voix lorsqu'elle parlait de certains villages qui avaient été rasés, elle m'a dit que c'était des montages.»

«Aujourd'hui, détaille Milo Rau, elle est redevenue animatrice, mais elle donne des recettes et elle fait des émissions religieuses, ce qui relève de l'absurde!»

Avec cette pièce, Milo Rau a souvent répété qu'il s'agissait de montrer comment les mots pouvaient tuer. «Ce discours haineux de la RTLM était la voix de ce génocide qui a fait plus de 800 000 morts, dit-il. Mais ils n'ont rien inventé; ils ont seulement relayé une idéologie qui existait depuis des années. La violence était verbale.»

En images, on verra des extraits d'entrevues de survivants du génocide; des témoignages interprétés par des acteurs.

N'y a-t-il pas un risque de s'ennuyer dans la représentation de ce studio de radio? «C'est ce qu'on m'a dit pour le film, répond Milo Rau. Pour comprendre l'atmosphère de ce studio, il y a bien sûr un côté répétitif avec les nouvelles, la musique. Mais ça reste une émission de radio comme on en écoute aujourd'hui et on ne trouve pas ça ennuyant.»

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Au Théâtre Prospero du 29 au 31 mai. En français et en kinyarwanda, avec surtitres français et anglais.




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