État de grâce pour le Condamné à mort

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Image de la pochette du disque Le condamné à mort de Jean Genet par Jeanne Moreau et Étienne Daho.

Les spectateurs présents à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts samedi soir doivent maintenant avoir l'impression d'avoir vécu un moment privilégié.

La présence de Jeanne Moreau, d'abord. Récitante d'exception pour un auteur dont chaque parole caresse et tranche à la fois. Celle d'Étienne Daho aussi. Dont la voix, maintenant plus mûre, se fond magnifiquement dans l'univers sensuel d'un poète scandaleux.

Surtout, il y a la poésie de Jean Genet. Il est rare qu'un texte comme celui du Condamné à mort puisse être mis en valeur d'aussi belle façon.

Ils se sont avancés sur la scène nue avec humilité. Elle tout en blanc; lui tout en noir. De sa voix inimitable, elle coupe d'abord court à l'ovation et met le poème en contexte en lisant un extrait de Saint Genet, comédien et martyr de Jean-Paul Sartre, paru en 1952. Puis, elle plonge: «À Maurice Pilorge, assassin de 20 ans». Il enchaîne en chanson: «Le vent qui roule un coeur sur le pavé des cours; un ange qui sanglote accroché dans un arbre...». La toute première oeuvre de l'écrivain-voleur, écrite du fond d'une geôle en 1941, prend dès lors son envol. Les mots crus de l'amour s'entrecroisent à deux voix pour exprimer le désir homosexuel de l'auteur envers «un assassin si beau qu'il fait pâlir le jour».

Cinq musiciens accompagnent sobrement le chanteur. La partition musicale, qu'Hélène Martin a composée dans les années 60 en mettant le sulfureux poème en musique, fut bien entendu réarrangée par Daho. Le quintette (deux guitares, basse, batterie et violoncelle) se fait discret. Et module magnifiquement les accents mélodiques d'une partition dans laquelle on reconnaît la griffe de l'auteur-compositeur, reconnu pour sa pop sophistiquée. Dommage que les paroles se soient parfois perdues dans l'écho d'une trop grande enceinte.

L'entreprise de transporter sur scène le très bel album offert l'an dernier par le duo Moreau-Daho était évidemment très casse-gueule. Elle vire ici plutôt au sublime.

L'équilibre des deux voix de ce duo en apparence improbable - et pourtant d'une incroyable évidence -est parfait. À la gravité de l'inoubliable interprète de Jules et Jim se juxtapose en effet l'approche voluptueuse du chanteur, qui se fait aussi récitant parfois. Daho prend d'ailleurs visiblement plaisir à s'approprier les mots sulfureux de Genet -d'un érotisme exacerbé- pour les sublimer de façon à en extirper toute leur grâce et leur beauté. S'intéressant à l'oeuvre de l'auteur des Paravents depuis longtemps (la chanson Sur mon cou, tirée de ce Condamné à mort, fait partie de son répertoire depuis dix ans), Daho prend le poème à bras-le-corps, sans faux-fuyants, en l'enrobant de sa voix chaude.

De facture très dépouillée, sans véritable «mise en scène», le spectacle laisse toute la place à la parole subversive de Jean Genet. L'unique représentation montréalaise fut ainsi livrée dans une ambiance recueillie. Normal. Quand l'état de grâce passe, on ne peut que l'honorer d'un silence.

Le public a néanmoins gratifié les interprètes de généreux applaudissements une fois la dernière parole de Jean Genet envolée. Ils les méritaient grandement.

En lever de rideau, Pierre Lapointe a séduit en reprenant son spectacle «seul au piano», dédié pour l'occasion au regretté Claude Léveillée. Son interprétation vibrante d'Emmène-moi ne pouvait être plus bel hommage.




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