Les limites morales du marché

Michael J. Sandel Ce que l'argent ne saurait acheter, Seuil....

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Michael J. Sandel Ce que l'argent ne saurait acheter, Seuil. 333 pages.

Rudy Le Cours
La Presse

«Money can't buy me love», ont chanté les Beatles dans un de leurs très nombreux succès.

C'était en 1964. Un demi-siècle plus tard, bien des choses qui échappaient à l'économie marchande s'échangent contre un prix. Si l'amour fait peut-être encore figure d'exception, il n'en reste guère d'autres, constate Michael J. Sandel. Des enfants sont vendus à l'encan aux fins d'adoption, des organes pour fins de transplantation, des admissions monnayées dans les meilleures universités, des fronts ou des crânes tatoués à des fins publicitaires, etc.

Bref, on ne se contente plus de produire dans une économie de marché, on est en train de vivre dans une société de marché dont le «mode de vie [est] tel que les valeurs marchandes s'insinuent dans le moindre aspect des affaires humaines», lit-on d'entrée en jeu dans Ce que l'argent ne saurait acheter.

Une société de marché, écrit Sandel, est un lieu où «les relations sociales sont réaménagées à l'image du marché».

Plusieurs n'y verront aucune objection, surtout s'ils placent l'efficacité au rang des vertus cardinales, encore que le prix ne soit pas toujours garant d'efficacité.

Sandel soulève deux objections d'ordre moral.

La première a trait à l'équité, dans la mesure où tous n'ont pas les moyens de s'offrir certains biens ou services s'ils deviennent des marchandises, ou sont acculés à vendre une partie de leur dignité humaine (leur épiderme ou leur utérus, par exemple) pour joindre les deux bouts.

La seconde a trait à la corruption. Monnayer certaines responsabilités civiques en altère le sens au point de le dénaturer. Ainsi, certaines garderies se sont mises à facturer les parents qui viennent chercher leurs poupons après l'heure officielle de fermeture. Loin de diminuer, le phénomène a augmenté car les retardataires ont vu dans cette pratique la possibilité d'acheter du temps. Et au diable la vie des employées attendues chez elles que visait à préserver ce système d'amendes.

L'auteur note aussi que les États-Unis et le Royaume-Uni (autre pays où triomphe l'infiltration des rapports marchands dans la société) ont adopté des positions opposées dans la collecte du sang. Le premier la paye, le second en appelle à la solidarité civique avec de bien meilleurs résultats.

Sandel pourfend la création de catégories civiques avec le déploiement de services VIP qui permet aux plus riches d'éviter les files d'attente même pour des activités populaires. Aux États-Unis, les lobbies payent des gens pour faire la file à des commissions parlementaires qui devraient pourtant être accessibles à tous sur la base du premier arrivé, premier servi. Ce faisant, c'est la vie démocratique qui est avilie.

Sandel se penche aussi sur la politique chinoise de l'enfant unique, politique contournée par les plus riches qui se contentent de payer l'amende pour agrandir leur famille. «Nous hésitons à tenir les enfants pour un produit de luxe accessible aux riches, mais pas aux pauvres, note-t-il. Si la possibilité d'en avoir est un aspect central de l'existence humaine, il serait foncièrement inéquitable que la capacité de payer soit la condition sine qua non de l'accès à ce produit.»

L'essayiste s'attarde sur la notion de cadeaux, fort inefficaces selon la plupart des économistes. Donner de l'argent le serait davantage, mais n'est-ce pas aussi dénaturer la valeur de l'effort consenti par le donateur comme preuve d'affection ou de reconnaissance? La carte-cadeau serait un compromis dans la mesure où celui qui l'offre a au moins fait une démarche, celle d'offrir aussi du temps à la personne visée.

Il donne aussi un bel exemple de corruption du sens civique par l'argent. Une petite communauté suisse était prête à accepter chez elle l'installation d'un site d'enfouissement de déchets nucléaires en échange d'équipements culturels et sportifs. Elle s'est rebiffée par contre quand on a plutôt offert à ses citoyens un dédommagement monétaire.

Les partisans de la marchandisation à tout crin soutiennent que la solidarité ou le sens civique sont des denrées rares qu'il convient d'économiser en trouvant un prix à la plupart des rapports sociaux.

Sandel n'est pas du tout d'accord: «Contrairement aux marchandises, l'altruisme, la solidarité et le civisme ne s'épuisent pas à mesure que l'on s'en sert: comme les muscles, l'exercice les développe et les fortifie plutôt.»

Michael J. Sandel. Ce que l'argent ne saurait acheter. Seuil. 333 pages.




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