Vente de médicaments: les pharmaciens «de moins en moins» libres

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Un rapport cinglant publié aujourd'hui réclame des changements afin que les pharmaciens vendent à leurs patients des médicaments de leur choix.

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Les pharmaciens québécois sont « de moins en moins libres » de vendre à leurs patients les médicaments de leur choix parce que de grandes sociétés leur ont attaché les mains par des moyens « à la limite de la légalité », dénonce l'ancien président de leur ordre professionnel. Dans un rapport cinglant publié aujourd'hui, Paul Fernet joint sa voix au Conseil de la protection des malades pour réclamer des changements. Attaqués de toutes parts, certains acteurs de l'industrie reconnaissent qu'un virage semble inévitable. Cinq mots pour comprendre le débat qui fait rage.

Conformité

La quasi-totalité des 1790 pharmacies privées au Québec est affiliée à une grande chaîne ou un regroupement, comme Jean Coutu, Uniprix, Pharmaprix et Proxim. Au fil des ans, plusieurs de ces enseignes sont devenues liées à des fabricants ou des grossistes de médicaments génériques (Jean Coutu a notamment acheté le fabricant Pro-Doc, tandis que le grossiste américain McKesson a acheté l'enseigne des pharmacies Proxim et tissé des liens serrés avec Uniprix). Le rapport La pharmacie au Québec : une profession sous influence ?, rédigé pour le compte du Conseil de la protection des malades, décrit en détail comment des chaînes ou des regroupements ont instauré des programmes de « conformité » en vertu desquels les pharmaciens reçoivent des ristournes s'ils vendent certains médicaments plutôt que d'autres quand c'est possible, notamment lorsqu'ils ont le choix entre deux médicaments génériques. Ces programmes « à la limite de la légalité » sont volontaires, mais la pression est immense pour y adhérer, affirme M. Fernet. Celui-ci relate des cas où un pharmacien peut commander le produit X et recevoir automatiquement le produit Y, l'équivalent privilégié par sa chaîne.

Indépendance

« Les programmes de conformité mis en place par des sociétés commerciales impactent une des fonctions les plus importantes du pharmacien : le choix des fabricants de médicaments qu'il recommande et vend à son client. Aucune justification clinique ou déontologique ne permet de soutenir l'existence de tels programmes », dénonce le rapport. C'est l'intérêt du client et non d'un partenaire d'affaires qui devrait primer lorsqu'il s'agit de choisir entre deux médicaments génériques, affirme l'ancien président. « Rappelons que tous les médicaments génériques ne sont pas parfaitement identiques et que certains produits peuvent faire l'objet de rappels, de mise en quarantaine et qu'il peut également survenir des ruptures de stock. À cet effet, les avis de Santé Canada et les communiqués de l'ordre des pharmaciens sont de plus en plus fréquents », écrit-il. M. Fernet n'est pas seul dans son combat. En février, La Presse a révélé que le syndic de l'ordre avait lancé un ultimatum aux pharmaciens sous enseigne Proxim, afin qu'ils paient une amende et reconnaissent avoir touché des ristournes interdites. « On veut s'assurer que le pharmacien puisse prendre ses décisions sans influence indue. Le seul intérêt qui doit primer, c'est celui du patient. Le pharmacien doit être celui qui choisit sa liste de médicaments. Et s'il reçoit des contreparties, ça peut contrevenir au code de déontologie », avait déclaré l'actuelle directrice générale de l'Ordre des pharmaciens, Manon Lambert.

Gâteau

Les programmes de conformité permettent à des grossistes et fabricants de s'assurer une part de gâteau au sein du marché québécois du médicament. L'enjeu est de taille, selon M. Fernet : les coûts combinés des régimes privés et publics d'assurances médicaments pour le Québec auraient atteint 7,7 milliards en 2014. Le volet public représenterait 4,2 milliards à lui seul, une augmentation de 200 millions par rapport à l'année précédente.

Enquêtes

L'Ordre des pharmaciens et le Conseil pour la protection des malades ne sont pas les seuls à s'être penchés sur les ristournes versées aux pharmaciens. En 2013, La Presse révélait que la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) avait lancé une enquête sur McKesson et son programme de conformité soupçonné de contrevenir à la réglementation québécoise. McKesson a versé 40 millions de dollars au gouvernement pour régler le dossier à l'amiable. Récemment, dans le cadre d'une autre enquête, des pharmaciens de la chaîne Pharmaprix et leurs comptables ont demandé à la cour d'annuler les assignations à comparaître envoyées par des enquêteurs de la RAMQ. Les enquêteurs voulaient questionner les comptables sur « tout avantage, sous quelque forme que ce soit, octroyé directement ou indirectement aux pharmaciens, par tout grossiste ou tout fabricant de médicaments ». Selon des documents judiciaires, l'enquête vise 172 pharmaciens et a donné lieu à des centaines d'interrogatoires.

Brouillard

Au sein de l'industrie, certains croient qu'un changement de modèle est proche. C'est le cas de Philippe Duval, nouveau président des pharmacies Uniprix, dont le programme de conformité avec le grossiste McKesson fait lui aussi l'objet d'une enquête du syndic de l'Ordre des pharmaciens. « Jusqu'ici, personne ne nous a dit que nous ne respections pas les règles. L'ordre fait ses démarches et nous allons adopter toutes les recommandations qui seront faites. Ma lecture de l'industrie, c'est que tout le monde essaye de se conformer, mais on ne sait pas exactement à quoi. Il faudra probablement se restructurer, mais pour l'instant personne, ni à l'ordre ni à la RAMQ, n'arrive à nous dire ce que serait un programme acceptable », dit-il.

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