Quand les «enfantillages» mènent à la dépression

Les jeunes victimes de l'intimidation d'un frère ou... (PHOTO THINKSTOCK)

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Les jeunes victimes de l'intimidation d'un frère ou d'une soeur plusieurs fois par semaine sont plus à risque de souffrir plus tard de dépression ou d'automutilation.

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Louise Leduc
La Presse

Amélie se souvient d'avoir longtemps pensé que ce serait mieux si son frère n'existait pas. Ce petit frère miraculé, qu'on a dû réanimer à la naissance, était tout le temps malade, monopolisant de ce fait toute l'attention. Alors, elle lui en a fait baver. Elle a jeté son doudou dans les toilettes, l'a enfermé dans un placard d'une grande quincaillerie, l'a semé dans un sentier, à la campagne, où il a mis une heure à retrouver son chemin. Amélie en parle aujourd'hui (un peu) repentante.

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Son petit frère a-t-il été victime d'enfantillages ou de cette intimidation entre frères et soeurs qui serait, selon une étude sur le sujet, beaucoup moins inoffensive qu'on le dit?

Publiée dans la revue scientifique Pediatrics, l'étude, dont l'échantillon de départ était composé de 6900 enfants et parents britanniques, conclut que les jeunes qui font l'objet d'intimidation de la part d'un frère ou d'une soeur plusieurs fois par semaine sont plus de deux fois plus à risque que d'autres enfants de souffrir plus tard de dépression ou d'automutilation.

«Alors que l'intimidation à l'école est de plus en plus un sujet de préoccupation, la question de l'intimidation au sein des familles est négligée à la fois par les chercheurs, les cliniciens et les autorités publiques», écrivent Lucy Bowes, Dieter Wolke et coll., auteurs de l'étude Sibling Bullying and Risk of Depression, Anxiety and Self-Harm: A Prospective Cohort Study.

Bien à tort, font-ils valoir en mettant en lumière ces risques et le fait qu'il est presque impossible d'échapper à sa famille quand on est enfant. Dans l'étude, 11,4% des jeunes (qui ont été suivis jusqu'à 18 ans) ont dit avoir été victimes d'intimidation de la part de leur frère ou de leur soeur plusieurs fois par semaine, tandis que 9,6% subissaient le même sort sur une base hebdomadaire et 9,3%, de deux à trois fois par mois.

Ceux qui ont dit avoir été victimes d'intimidation toutes les semaines ont expliqué que cela prenait le plus souvent la forme d'insultes (23,1% des cas), de moqueries (15,4%) ou de violence physique (12,7%).

Quels sont les facteurs exposant particulièrement les enfants à l'intimidation dans une fratrie? Le fait d'être une fille, d'avoir un grand frère et de vivre dans une famille comptant trois enfants ou plus, selon l'étude de Pediatrics.

Une réalité banalisée

«L'intimidation au sein de la famille est très souvent banalisée, au point où l'on n'en parle même pas en ces termes. On préférera utiliser des euphémismes, parler de "rivalité entre frères et soeurs", "d'enfantillages" alors qu'il s'agit d'intimidation à proprement parler», commente Tracy Vaillancourt, psychologue et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en santé mentale des enfants et en prévention de la violence.

«Ce que je ne comprends pas, poursuit-elle, c'est que les parents ferment les yeux sur des comportements dans leur propre foyer alors qu'ils réclameraient des correctifs à grands cris si la même chose survenait à l'école, entre deux élèves.»

Comme le souligne l'étude, les victimes d'intimidation ne sont pas toujours les cadets. «L'intimidation faite par le "petit garçon à maman ou à papa", qui est vu comme la perfection incarnée, peut très bien passer sous le radar», fait remarquer Mme Vaillancourt.

Mais à partir de quand les parents devraient-ils agir? Peut-on vraiment penser que des frères et des soeurs ne se disputeront jamais? «S'obstiner, se disputer, c'est normal, dit-elle. Se lancer des insultes, avoir recours à sa force physique, ça ne l'est pas. Chez nous, en tout cas, entre mes deux filles, ce n'est pas toléré.»

«C'est un problème quand ça commence à prendre une place démesurée, quand les disputes sont continuelles, quand on sent que le rapport est inéquitable, asymétrique», dit pour sa part le psychologue Christian Savard qui, dans sa pratique, conseille assez fréquemment des parents aux prises avec ce genre de situation.

Quand les gens viennent consulter, enchaîne-t-il, c'est souvent parce que le problème a dégénéré au point où la victime (qui est souvent le cadet) «aura des propos suicidaires».

Le gros problème, c'est que ça peut vite devenir un cercle vicieux. L'enfant qui intimide un frère ou une soeur et qui se le fera reprocher aura l'impression que c'est lui, la victime, l'incompris, «d'autant plus que son frère ou sa soeur sera de fait plus facile à aimer».

Les erreurs à ne pas commettre dans ce genre de situation? Tout d'abord, selon M. Savard, on aurait tort de laisser les enfants régler entre eux les situations réellement problématiques. «Le plus jeune, plus démuni, en sortira toujours perdant.»

Le fait d'exiger des excuses n'est pas davantage une bonne idée. «Des excuses, ça ne peut pas s'exiger. Ça ne fait que perpétuer le sentiment d'injustice que ressent souvent le jeune qui fait de l'intimidation.»

Les discours-fleuve et les menaces du genre «Tu n'auras jamais d'amis» sont aussi à proscrire, selon M. Savard. «Ce qu'il faut faire, c'est plutôt de dire au jeune qu'on comprend ce qu'il vit, que son comportement est néanmoins inadéquat, puis l'aider à trouver une motivation pour changer cela.»

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