Justin Trudeau: dans l'ombre du père

Le chef du Parti libéral du Canada, Justin... (PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE)

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Le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, a profité de la séance de photo dans le Vieux-Montréal pour prendre un bain de foule.

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Plantée sur le coin de Saint-Urbain, j'observe Justin Trudeau qui s'avance sur la place d'Armes à la demande du photographe de La Presse. Il n'a pas fait deux pas que les gens convergent spontanément vers lui. C'est Justin Trudeau! glousse une poignée de femmes et de filles qui veulent toutes leur selfie avec celui qui pourrait bien devenir le premier ministre du Canada.

Lorsque la foule se disperse, Justin regarde autour comme s'il était subitement en manque d'attention. Il aperçoit un cocher qui le fixe et sans perdre une seconde se dirige immédiatement vers lui pour lui serrer la pince.

Homme de terrain: Justin Trudeau aime bien cette définition de lui-même. Il l'aime pour plusieurs raisons, la plus importante étant que le terrain, c'est ce qui le distingue de son illustre père, feu Pierre Elliott Trudeau, qui n'aimait pas particulièrement serrer les mains de ses concitoyens et qui gagna ses combats politiques sur la puissance de ses idées plutôt que sur la force de son porte-à-porte.

«Mon père était le politicien d'une autre époque. Probablement que si je m'étais lancé en politique à son époque, mon style n'aurait pas marché et je n'aurais pas réussi à me faire élire. Mais inversement, peut-être que le style de mon père ne marcherait plus auprès des électeurs d'aujourd'hui. Le terrain, ce n'était pas son fort, moi c'est l'essence de qui je suis et de qui je veux être», me lance Justin dans la suite d'hôtel d'un blanc aveuglant où une rencontre a été organisée. Nous sommes le 10 octobre, 10 jours avant la sortie de son autobiographie qui porte le titre de Terrain d'entente en français et de Common Ground en anglais. Justin m'assure qu'il préfère le titre français parce que l'idée du terrain y est plus forte qu'en anglais. Je comprends entre les lignes que le terrain, c'est aussi le seul lieu qui lui appartient en son nom propre et où la comparaison avec son père est à son avantage.

Partager une vision

Son attachée de presse a posé un magnéto entre nous deux pour se parer contre toute éventuelle controverse que les propos de Justin pourraient susciter.

Mais il n'y a pas de danger. Justin use de sa voix de velours et il ressort sa cassette, aujourd'hui. Il est arrivé en complet à fines rayures, avec son sourire éclatant, son regard bleu perçant, son charme qui rappelle celui de sa mère, mais aussi avec la raideur d'un homme qui marche sur des oeufs et qui a intérêt à ne pas faire de faux pas jusqu'aux prochaines élections.

Une première question s'impose: à 42 ans, n'est-il pas un peu jeune pour publier une autobiographie qu'il a, de son propre aveu, commencé par dicter à un rédacteur?

Celui-ci a écouté Justin lui raconter sa vie pendant des heures: le 24, Sussex, les voyages avec son père, le divorce de ses parents, la mort de son frère Michel, sa rencontre avec Sophie Grégoire, sa première victoire dans Papineau, sa décision de briguer la direction du parti, tout y est passé. Un premier jet a été rédigé en anglais. Pour la version française, Justin affirme qu'il a tout récrit.

«Trop jeune? Certainement, répond-il, si ce n'était le fait que je suis en train de demander aux Canadiens de me faire confiance et de me choisir comme leur premier ministre l'an prochain.

«Partager ma vision et mon parcours d'homme et de père, c'est important pour moi, d'autant que beaucoup de gens pensent que je veux devenir premier ministre parce que j'ai grandi au 24, Sussex. En réalité, c'est justement parce que j'ai grandi là que pendant longtemps j'ai écarté l'idée d'y revenir avec ma famille. Il n'y a pas une once de nostalgie dans ma démarche, mais plutôt le désir et le sentiment que j'ai la capacité de diriger ce pays.»

Enfance dorée

Pour ceux qui l'auraient oublié, Justin est né le 25 décembre 1971, le premier des trois fils Trudeau. Il a vécu au 24 Sussex depuis sa naissance jusqu'à l'âge de 13 ans. Puis il est parti pour Montréal avec son père déjà divorcé et ses deux frères, étudiant d'abord à Brébeuf, puis à McGill, avant de s'envoler en Colombie-Britannique pour devenir enseignant au secondaire. Il n'a jamais manqué d'argent ni d'un toit au-dessus de sa tête, ni dû se battre pour quoi que ce soit, ce que déplorent ses détracteurs.

Lorsque je lui fais part des reproches qui circulent au sujet de son enfance dorée, Justin sort poliment de ses gonds. «On dit que je n'ai pas vécu la même vie que tout le monde, hein? Donc personne n'a perdu un petit frère ni vécu le divorce de ses parents? Personne non plus n'a dû trouver sa voie dans l'ombre de parents qui ont réussi leur vie? Je refuse de dire que ma vie est exceptionnelle et qu'elle ne ressemble pas à la vie de bien des gens.»

Du même coup, il admettra pourtant qu'il a eu beaucoup de chance, que la vie lui a beaucoup donné et que cela le force à être à la hauteur de ce qu'il a reçu.

Parcours sinueux

Sur le plan professionnel, pourtant, la vie fut un peu chiche, comme en témoigne la liste des emplois qu'il a occupés avant de se lancer en politique tardivement à 36 ans. Cela va de moniteur de camp, guide de descente en eaux vives, moniteur de planche à neige, barman, portier et enseignant au secondaire, pas exactement le parcours d'un homme qui sait où il s'en va dans la vie.

Je lui demande pourquoi d'après lui, il s'est cherché aussi longtemps?

«Je m'étais trouvé dans la vingtaine en devenant enseignant, et après, j'ai pensé que je serais plus utile en tant que conférencier pour Katimavik, mais c'est vraiment sur le terrain dans Papineau en 2007, en découvrant que j'avais une façon complètement différente de faire de la politique que mon père, que je me suis trouvé. En passant, mon père lui aussi s'est cherché, et plus longtemps que moi.»

Justin en revient souvent à ce père, à la fois modèle exemplaire et ombre écrasante, pour se mesurer et se définir. Son père était un intellectuel? L'est-il lui aussi?

«D'une autre façon, mais oui, répond-il. Je suis moins universitaire, mais j'adore les idées et les débats d'idées. Ma façon préférée de fonctionner, c'est de réunir des spécialistes et des experts qui ont des opinions divergentes, de les écouter puis de leur poser des questions pour trouver des solutions.»

Survol

Terrain d'entente fait environ 350 pages. Justin y raconte sa vie, mais discrètement, sans rien révéler de compromettant ni sans trop se livrer, sauf sur certains aspects comme sa rencontre avec Sophie Grégoire.

Le premier soir qu'ils sont sortis ensemble, Justin a su qu'elle était la femme de sa vie. Aussi lui a-t-il demandé de manière parfaitement incongrue s'ils pouvaient sauter les fréquentations et se fiancer tout de suite. Pour un gars qui se cherchait partout ailleurs, disons qu'il ne manquait pas de front.

On apprend aussi que la mort de Michel, emporté par une avalanche, a anéanti Trudeau père et lui a enlevé le goût de vivre. Deux ans plus tard, il succombait à un mélange de pneumonie, de cancer de la prostate et de début de Parkinson.

De ses cinq années à Vancouver et Whistler, Justin a retenu les moments les plus sérieux, ne s'étendant pas trop sur les parties, les filles et la vie de ski bum qu'il menait, ainsi que le raconte la journaliste Althia Raj dans le livre électronique L'aspirant.

Mais au moins, Trudeau n'essaie pas de cacher son amitié avec Christopher Ingvaldson, qui fut aussi son coloc pendant un an et demi à Vancouver et qui a récemment été arrêté et accusé de possession de pornographie juvénile.

Profession de foi

Pour le reste, le bouquin est truffé de professions de foi fédéraliste assorties de quelques flèches aux souverainistes. Je mets au défi n'importe quel chroniqueur politique de trouver dans ce livre matière à scandale. Là n'était pas le but, comme me le répète Justin Trudeau.

Je lui demande à brûle-pourpoint, histoire de le surprendre un peu et de le faire sortir de sa cassette, combien de temps il espère rester premier ministre. Quinze ans comme son père?

Il sourit, soupire un peu et me lance: «La promesse que j'ai faite à Sophie et aux enfants, c'est qu'on allait faire ce qu'on avait à faire pour servir les Canadiens et qu'après, on passerait à autre chose.»

Devant mon air ahuri par cet étrange aveu, il corrige: mais ultimement, ce sont les Canadiens qui décideront. Autant dire qu'à ce chapitre, Justin Trudeau n'est vraiment pas le digne fils de son père.

Extrait du livre

Avant de prendre la décision de briguer la direction du Parti libéral du Canada (PLC), en juillet 2012, Justin Trudeau a réuni quelques libéraux venant des quatre coins du pays à Mont-Tremblant pour discuter de l'avenir du parti durant une fin de semaine.

Toutes les options ont été examinées, dont la fusion du PLC avec le Nouveau Parti démocratique (NPD). Mais cette idée a été écartée par le groupe. Les positions des deux partis sur les questions de l'unité nationale et de l'économie étaient trop différentes.

«L'option de la fusion a été soumise à une évaluation beaucoup plus approfondie. Après tout, elle faisait alors l'objet de vives discussions dans la sphère publique. Bien des gens réfléchis y étaient favorables, y compris l'ancien premier ministre Jean Chrétien et l'ancien chef du NPD Ed Broadbent. Ce sont des personnes de poids, que je connais et respecte. Leurs opinions sont importantes et méritent qu'on les étudie sérieusement.

Cela dit, j'ai toujours eu l'impression que l'idée de la fusion était fondée sur des prémisses pratiques erronées, la pire d'entre elles étant sa façon trop simple de faire des calculs.»

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