Les oubliés de Huntingdon: «Le tiers-monde du Québec»

«On n'est jamais parvenu à récupérer ce qu'on... (Image tirée d'une vidéo de Martin Leblanc, La Presse)

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«On n'est jamais parvenu à récupérer ce qu'on a perdu», résume Stéphane Gendron, qui a été maire de Huntingdon de 2003 à 2013.

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Le 13 décembre 2004, les cinq usines de textile de la ville de Huntingdon fermaient simultanément. À quelques jours de Noël, 800 personnes perdaient leur emploi, laissant les 2600 habitants de la municipalité sous le choc. Dix ans plus tard, la région ne s'est pas encore relevée.

Quand on lui demande de dresser un portait du Haut-Saint-Laurent, le coordonnateur de l'organisme Pacte de rue, Claude Théorêt, ne mâche pas ses mots: «On est le tiers-monde du Québec.»

Avec son équipe de sept travailleurs de rue, M. Théorêt parcourt jour après jour l'immense territoire de la région et vient en aide aux plus démunis em s'assurant de ne jamais porter de jugement sur le situation. Les besoins sont immenses. «On a beaucoup de gens souffrant de maladie mentale. Il y a de l'itinérance, de la prostitution, de l'extrême pauvreté», énumère-t-il.

L'organisme fait 6000 interventions par année et peine à répondre à la demande. «Juste l'an passé, on a eu 600 nouvelles demandes. On pourrait avoir au moins cinq intervenants de plus et il y aurait du travail pour tout le monde», dit Claude Théorêt, qui affirme recevoir quotidiennement jusqu'à 20 appels de gens en détresse.

Chaque semaine, 100 familles fréquentent le Centre de ressources familiales du Haut-Saint-Laurent pour suivre des cours de cuisine, des ateliers de compétences parentales ou pour avoir du soutien. «Personne ne choisit de vivre dans la précarité. Ce n'est pas un choix. C'est important de soutenir ces familles-là», dit Sylvie Trépanier, qui estime que les besoins sont plus grands qu'avant sur le territoire.

«On a effectivement de plus en plus de familles qui travaillent, mais qui n'arrivent pas», remarque la directrice de la banque alimentaire de Huntingdon, Bouffe additionnelle, Carol Ricard.

Pour Claude Théorêt, il est troublant de voir que la situation de la région, située à une heure à peine de Montréal, passe presque totalement inaperçue. «Pourtant, il y a vraiment beaucoup de besoins ici, dit-il. On ne peut pas rester les bras croisés.»

Coordonnatrice de la Maison des jeunes de Huntingdon, Nathalie Collin est souvent troublée par les conditions de vie pénibles de plusieurs familles des environs. «On est en 2014. Ça ne devrait pas arriver», dit-elle.

L'énergique directrice déborde d'exemples crève-coeur de jeunes dans le besoin. Elle mentionne entre autres que plusieurs enfants sont soulagés quand arrive le 1er décembre, car Hydro-Québec est dans l'obligation de rebrancher tous ses clients. «L'été, j'ai plusieurs jeunes qui n'ont pas de courant. Leurs parents ne peuvent payer les comptes. Leur frigo est branché chez le voisin par une extension. Il n'y a pas d'eau dans la maison parce que la pompe du puits ne fonctionne pas. Donc, les jeunes prennent leur douche à l'école», illustre-t-elle.

Un malheur qui perdure

Après la fermeture des cinq usines de textile de Huntingdon, en 2004, beaucoup d'efforts ont été mis pour créer de l'emploi dans la MRC du Haut-Saint-Laurent, affirme le député de Huntingdon et whip en chef du gouvernement Couillard, Stéphane Billette.

La Ville a notamment racheté les usines. «Plusieurs petites entreprises sont venues s'y installer», note M. Billette.

Des formations ont aussi été offertes aux 800 employés licenciés dont plusieurs avaient peu de scolarité. Un peu moins de la moitié sont parvenus à se trouver un nouvel emploi. «Mais ces emplois sont souvent moins bien payés», note Jacinthe Demers, directrice des programmes famille, enfance, jeunesse, santé mentale et services généraux du Centre de santé et de services sociaux du Haut-Saint-Laurent.

«On n'est jamais parvenu à récupérer ce qu'on a perdu», résume Stéphane Gendron, qui a été maire de Huntingdon de 2003 à 2013.

Aujourd'hui, la MRC du Haut-Saint-Laurent présente l'un des revenus moyens par habitant les plus faibles du Québec

Pour Claude Théorêt, la seule solution pour aider la région à s'enrichir est de créer de l'emploi et d'investir dans les ressources d'aide.

Le député Stéphane Billette est du même avis. Et il croit que c'est possible. «On peut faire dire ce que l'on veut aux chiffres, la réalité, c'est que la région a beaucoup à offrir. La main-d'oeuvre y est bilingue. Et travaillante. En plus, on a vraiment la plus belle région du Québec, dit-il. Il faut regarder en avant.»

Des ressources d'aide menacées

Alors que le Haut-Saint-Laurent est l'une des régions les plus pauvres du Québec, la survie de deux organismes d'aide aux plus démunis est en péril. «Pour la première fois cette année, on doit fermer entre Noël et le jour de l'An par manque de budget», déplore la coordonnatrice de la Maison des jeunes de Huntingdon, Nathalie Collin.

Celle-ci explique qu'alors que le coût de la vie augmente, le soutien financier qu'offre Québec à l'organisme stagne. «Et en ces temps de coupures, on ne peut rien espérer de plus. C'est de plus en plus difficile d'arriver», témoigne-t-elle.

Même son de cloche du côté de l'organisme Pacte de rue. «Les instances locales de santé nous supportent, dit le coordonnateur, Claude Théorêt. Mais elles manquent d'argent et ne peuvent plus nous soutenir». La semaine dernière, M. Théorêt s'est rendu à Québec pour tirer la sonnette d'alarme. «Si rien n'est fait, on va devoir fermer. Mais on est un service essentiel. On rejoint les plus vulnérables. On a peur pour notre monde.»

Le député de Huntingdon, Stéphane Billette, affirme qu'aucun organisme de sa région n'a été coupé de façon directe ces dernières années. «Le financement, c'est le nerf de la guerre. On est toujours prêt à s'asseoir et à trouver des solutions», conclut-il.

Une région hypothéquée

Un vaste territoire

Population: 25 000

Superficie: 1150 km2, soit plus de trois fois la grandeur de l'île de Montréal

Nombre de municipalités: 29

Pauvreté

Revenu disponible moyen par habitant: 20 662$, contre 26 774$ pour le Québec

Source: Institut de la statistique du Québec 2013

La ville de Huntingdon compte trois écoles, une primaire anglophone, une primaire francophone et une secondaire francophone. Toutes possèdent des indices de défavorisation de 10, soit le plus sévère, selon le ministère de l'Éducation.

Sous-scolarisation

Proportion de la population qui n'a aucun diplôme ou certificat chez les 25 ans et plus: 34%, contre 14,4% en Montérégie

Source: CSSS du Haut-Saint-Laurent

Grande détresse

Le taux de suicide sur le territoire du Haut-Saint-Laurent est «significativement supérieur à celui du Québec», peut-on lire dans un document du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de la région. Le taux de suicide dans le Haut-Saint-Laurent est de 24 par 100 000 habitants, contre un taux de 13,7 par 100 000 habitants au Québec.

En chiffres

MRC du Québec où le revenu moyen par habitant est le plus faible:

Haute-Gaspésie: 20 011$

Pontiac: 20 460$

Haut-Saint-Laurent: 20 662$

Les Sources: 21 205$

MRC du Québec où le revenu moyen par habitant est le plus élevé:

Caniaspiscau: 40 651$

Jacques-Cartier: 33 262$

Vallée-du-Richelieu: 32 352$

L'île-d'Orléans: 31 519$

Source: Institut de la Statistique du Québec 2013

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