La mariée qui pleurait

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Au nom de l'honneur
Au nom de l'honneur

Encore aujourd'hui, des Québécoises sont menacées par leur famille, maltraitées, et parfois mariées de force au nom de l'honneur. »

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Katia Gagnon
La Presse

Sur le lit de la petite chambre où elle a abouti il y a quelques mois, elle déplie le somptueux tissu incrusté de pierreries. Les plis et replis du long vêtement forment des vagues dorées qui chatoient dans la lumière. La dernière fois qu'elle a porté cette robe traditionnelle, c'était à son mariage.

En la revêtant, elle a pleuré.

Maryam avait 15 ans quand ses parents lui ont annoncé qu'ils iraient rendre visite à son cousin dans son pays d'origine, situé en Asie du Sud-Est. Maryam vivait au Québec depuis plusieurs années. Elle était très proche de son cousin, reparti depuis au pays.

Dès sa descente d'avion, elle a un choc. La visite au cousin n'est qu'un prétexte. C'est à son mariage qu'elle est conviée. « J'ai dit non. À mon cousin. À ma mère. Ils m'ont complètement ignorée. Ils parlaient de la décoration, du restaurant. Tout le monde était content. Sauf moi. Même dans mes pires cauchemars, je n'aurais jamais cru qu'une telle chose puisse m'arriver. »

Dans les jours qui ont suivi, plusieurs hommes passent la « voir ». Ils avaient tous le double de son âge. Maryam ne mange plus. « Je voulais mourir. »

Finalement, un prétendant est choisi. Tel que le veut la coutume, il verse l'équivalent de plusieurs milliers de dollars à la famille de la mariée. « Ma famille m'a vendue. En quelque sorte », dit la jeune fille.

Malgré ces tractations, Maryam refuse toujours le mariage. Sa mère la traite d'ingrate. « Elle n'arrêtait pas de me dire : « Après tout ce que j'ai fait pour toi. « » Finalement, sa mère sort la menace ultime : à demi-mot, elle parle de se suicider si sa fille n'obtempère pas.

« Alors, j'ai dit oui. »

La mort dans l'âme, elle fait l'achat de cette somptueuse robe de mariée. Son mari lui offre des bijoux. « Tu vois ? Il t'aime ! », lui dit sa mère.

Après le mariage, la fugue

Le jour du mariage, elle ne veut pas quitter la maison. Son cousin la pousse dans l'auto. Elle se rend dans un commerce spécialisé, où on l'aide à revêtir sa robe et ses bijoux.

Maryam lève les yeux, qu'elle a gardés baissés pendant tout notre entretien.

« En la mettant, j'ai pleuré. »

Après la fête de mariage, elle se retrouve au lit avec son époux. « Je l'ai convaincu de ne pas me toucher cette nuit-là. Je lui ai dit que je voulais mieux le connaître avant. »

Le lendemain, elle retourne voir les membres de sa famille pour les supplier d'annuler le mariage. Son cousin est inflexible. « C'est ton mari maintenant. Tu as signé les papiers. C'est son droit de te toucher. » Toute la famille se met de la partie pour la convaincre d'accepter de bonne grâce que le mariage soit consommé.

Le jour même, elle s'enfuit. « Je me suis perdue. Ils m'ont retrouvée. À mon retour, j'ai tout dit à mon mari : je lui ai dit que je ne l'aimais pas, que ce mariage, je n'en voulais pas. Je me suis mise à genoux pour qu'il me laisse partir. »

Ce soir-là, Maryam a perdu sa virginité.

Quelques jours après, son mari la rejette. Il la renvoie dans sa famille. « Ils m'ont dit que j'étais la honte de la famille », raconte la jeune femme.

DPJ et crises de panique

Elle revient au Canada avec d'autres membres de sa famille pour terminer son secondaire. Elle est régulièrement battue. Un jour, Maryam prend le téléphone pour se signaler elle-même à la DPJ. Elle est placée d'urgence en famille d'accueil, dont l'adresse est gardée confidentielle.

« Physiquement, elle était brisée », raconte l'intervenante sociale qui a été chargée de son cas. « Ses épaules étaient baissées, presque tournées vers l'intérieur. Jamais elle ne regardait son interlocuteur dans les yeux. Elle nous a livré son histoire par petites bribes, que nous avons fini par mettre ensemble. Elle était profondément traumatisée. »

Pendant des mois, Maryam a fait des crises de panique et d'horribles cauchemars durant la nuit. Dans ses rêves, elle revit inlassablement les moments passés dans son pays d'origine. Elle se revoit mettre cette robe chatoyante. « Je devais parfois crier pour la tirer de ces rêves affreux », témoigne la femme qui l'héberge en famille d'accueil.

Au cours des derniers mois, son éducatrice et sa travailleuse sociale ont tenté de l'outiller pour faire face à cet immense puits de souffrance. « Elle a relevé les épaules. Elle a recommencé à prendre soin d'elle », témoigne l'éducatrice.

Même si elle atteint bientôt l'âge de la majorité, la DPJ lui propose de rester dans cette famille d'accueil et de reprendre l'école, qu'elle avait abandonnée. « C'est à elle de choisir. Ce sera bientôt une adulte. »

Mais il y a quelque temps, Maryam a eu des nouvelles de sa famille, restée au pays. L'un de ses oncles se mourait. Il réclamait sa présence à son chevet. Malgré tout ce qui lui est arrivé, Maryam, taraudée par la culpabilité et le devoir familial, a été tentée de faire le voyage.

« Elle a été tellement victimisée qu'elle ne pouvait pas voir le danger, même si toutes les lumières rouges clignotaient », souligne sa travailleuse sociale.

La robe chargée de dorures est désormais pliée dans le haut du placard de Maryam. Mais que se passera-t-il si, une fois qu'elle sera majeure, le poids de l'honneur pousse la jeune fille à se rendre de nouveau dans son pays d'origine ? La travailleuse sociale baisse les yeux en soupirant. « On ne pourra rien faire. »




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