Floride: exil dans la colère pour des Québécois

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(Hollywood, Floride) Quand, sous le coup d'une expulsion, il n'y a plus rien d'autre à faire que de courber l'échine et plier bagage, il reste une dernière réplique: l'insulte.

«FUCK YOU, ROBBERER, SEMINOLE ASSHOLE», crachent les graffitis sur les murs d'une élégante maison mobile abandonnée dans Seminole Estates, à Hollywood, en Floride. Ici, dans ce parc de résidences mobiles bien astiqué réservé aux 55 ans et plus, le doux farniente du Sud a fait place à la colère, à l'angoisse, à la tristesse et à la résignation. Les propriétaires de plus de 700 maisons mobiles du parc, dont presque la moitié sont québécois, ont appris à la mi-septembre que leur bail se terminerait le 31 décembre. Ils devront tous avoir quitté l'endroit au plus tard le 30 juin.

Ouvert en 1969, le parc se trouve sur la réserve des Indiens séminoles. La riche tribu, qui exploite sept casinos en Floride, dont deux tout près du parc de maisons mobiles, veut maintenant utiliser le terrain autrement. Pour y installer des membres de la tribu, assurent les Séminoles. Pour étendre leur empire du jeu, soupçonnent plutôt les expulsés.

Souverains sur le territoire

Quoi qu'il en soit, les Séminoles sont souverains sur leur territoire. En septembre, après avoir envoyé «la lettre» aux résidants du parc, ils ont clôturé et cadenassé toutes les aires communes, dont la piscine et la salle communautaire.

«Une fermeture sauvage», s'insurgent les résidants. Même s'ils s'attendaient à ce que les Séminoles reprennent le terrain un jour, ils croyaient que l'endroit garderait sa vocation pendant plusieurs années encore, peut-être même jusqu'en 2024, comme le bail du gestionnaire du parc, Hollywood Estates, le stipulait.

Seuls les Américains qui demeurent dans le parc à longueur d'année recevront une compensation des Séminoles: une maigre somme de 3000$ US, et il faut avoir des revenus de moins de 40 000$ par année pour y être admissible.

Dans le parc, le nombre de résidants diminue de jour en jour. Pour pousser les gens vers la sortie, le loyer des terrains, réduit de 100$ par mois depuis septembre, augmentera à partir de janvier, et ce, graduellement jusqu'en mai. D'autres parcs offrent le déménagement gratuit en échange d'un bail de longue durée. Mais l'endroit est souvent moins attrayant, le loyer plus cher, et le résidant doit payer lui-même sa réinstallation, ce qui coûte près de 15 000$. Ceux qui le peuvent choisissent cette option. Pour les autres, c'est une perte sèche. Certaines maisons ne peuvent être déménagées en raison de leur âge ou de leur structure défaillante.

«Pourquoi avoir laissé les transactions se poursuivre?», déplore Gérald Caron, d'Ottawa, qui doit abandonner sa maison achetée l'année dernière. «Je perds 25 000$. Il y en a d'autres qui perdent 50 000$, 60 000$. C'est immoral.»

Dernier Noël

Robert Saumure, 84 ans, et sa femme, Rita Joly, 79 ans, résidants des Cèdres, au Québec, s'apprêtent à passer leur dernier Noël dans le parc. Quand ils partiront, en janvier, ils laisseront derrière eux la maison qu'ils bichonnent depuis 23 ans. Même s'ils sont toujours en forme, ils n'ont pas le coeur à se lancer dans un déménagement. «Nos amis sont éparpillés dans 40 parcs», soupire M. Saumure en faisant visiter sa maison à La Presse. Dans une pièce, le couple entasse des choses qu'il faudra trier. Impossible de tout rapporter au Québec. Pas facile de vendre ses possessions quand tout est à vendre partout.

Dans un coin du vaste salon, un petit arbre de Noël a été installé afin d'égayer les lieux. «D'habitude, on en fait un gros. Mais cette année, ça ne nous tente pas», lâche M. Saumure, la gorge nouée.

Sa femme, Rita, mettra bientôt la main à ses tourtières, mais elle en fera beaucoup moins que d'habitude. Le Noël 2012 n'aura rien à voir avec les précédents. Les emplacements déserts, le bruit envahissant des marteaux-piqueurs, les maisons abandonnées, le ballet quotidien de celles qui partent vers d'autres parcs sont là pour le leur rappeler.

«Là, les veillées sont plates, soupire M. Saumure. Avant, on n'était jamais à la maison le soir. On avait notre association, les Nordic, on était comme une famille.»

Les «vieux Américains»

Ici, la majorité des résidants ont plus de 70 ans, voire 80 ans. Ceux qui vivent la situation la plus difficile, ce sont les «vieux Américains», estime Robert Fournier, Repentignois installé dans le parc depuis neuf ans. «Nous, les Québécois, c'est une deuxième maison, un chalet dans le Sud. Mais beaucoup d'Américains restent ici toute l'année. Ils n'ont pas d'autre endroit où aller. Deux de mes voisines, qui ont plus de 80 ans, venaient pleurer ici tous les soirs. Elles sont parties la semaine dernière.»

Pour sa part, Valerie Lee King, une Américaine de 63 ans qui vit dans le parc depuis plusieurs années, ne compte pas partir avant le mois de juin. Elle reçoit 556$ d'aide sociale par mois et n'a nulle part où aller. Son conjoint et elle sont malades. «Je n'ai pas les moyens de déménager. C'est terriblement stressant. Les gens pleurent», dit-elle.

Rue Teakwood, deux hommes s'affairent à arracher un palmier qui, malgré ses racines superficielles, s'accroche obstinément à son coin de pelouse. Il faudra beaucoup d'efforts et la puissance d'un camion pour le déloger. Le Québécois Jacques Vaudry, qui l'a planté tout petit il y a plusieurs années, tient à l'emporter avec lui dans le parc où il emménage.

Il lui faudra maintenant essayer de prendre racine ailleurs.

***

Une tribu devenue un empire économique

Pendant plus de 40 ans, les Séminoles ont reçu des dividendes des parcs de maisons mobiles situés sur leur réserve. «C'était avant les jeux de hasard. Maintenant, la tribu a des revenus. C'est de terrains qu'elle a besoin», explique Gary Bitner, porte-parole desIndiens séminoles.

Sur le site internet des Séminoles, qui se surnomment les «invaincus», on lit qu'ils sont entrés dans le XXe siècle dans une pauvreté innommable. Aujourd'hui, la tribu, qui compte 3800 membres en Floride, est devenue un puissant empire économique qui possède de nombreuses entreprises, dont sept casinos dans le Sunshine State, et tous les Hard Rock dans le monde, sauf celui de Las Vegas. Six réserves leur appartiennent en Floride. Leur quartier général, dans celle d'Hollywood, déborde d'opulence, mais n'y entre pas qui veut. Tout est clôturé et surveillé. Pas le droit de photographier l'immeuble, même de la rue, comme La Presse a pu le constater.

«Il faut une permission, et pour l'obtenir, il faut monter tous les échelons jusqu'au plus haut», indique M. Bitner.

Le porte-parole soutient que le parc sera fermé pour y loger des membres. «Les enfants grandissent. Il y a 200 personnes sur une liste d'attente», dit-il. Mais il ne cache pas qu'une partie du terrain, le long de la State Road 7, pourrait avoir une vocation commerciale. Le parc est situé juste à côté d'un des casinos séminoles, dont le stationnement est toujours plein. Il y a une dizaine d'années, un parc de 800 roulottes, Candlelight, situé tout près dans la réserve, a été fermé de la même manière, pour faire place à ce qui est aujourd'hui l'immense complexe Hard Rock Hotel et Casino.

Gestionnaire évincé

La gestion du parc qui fermera bientôt était confiée depuis 1986 à Hollywood Mobile Estates. En 2008, les Séminoles, accompagnés de policiers, ont évincé le gestionnaire, qui avait pourtant un bail jusqu'en 2024, en lui reprochant divers manquements. Le gestionnaire a poursuivi la tribu, avec succès. En juillet 2011, un juge a ordonné aux Séminoles de redonner le parc à Hollywood Estates, ce qui a rassuré les résidants. Mais voilà, en mars dernier, les Séminoles ont racheté le bail d'Hollywood Estates pour une somme secrète, qui serait d'environ 28 millions US, selon Robert Fournier, résidant du parc.

«En avril, un des chefs de la tribu nous a assurés qu'il n'y aurait pas de changements pour les six ou sept prochaines années», indique M. Fournier. Mais en septembre, pendant que la majorité des Québécois étaient absents, les Séminoles ont annoncé la fermeture du parc de maisons mobiles. S'ils ont condamné les aires communes dès ce moment, c'est qu'ils tenaient à envoyer un «message clair» aux résidants, précise M. Bitner.

***

Seminole Park en chiffres

753: Nombre de maisons mobiles qui étaient établies sur le terrain d'un peu plus de 100 acres.

20%: Superficie de la réserve d'Hollywood occupée par le parc de maisons mobiles.

520$ par mois: Ce que les résidants devaient payer mensuellement, en moyenne, pour la location de leur terrain, services compris.

3000$: Compensation accordée aux expulsés américains admissibles.

965 millions: Somme que les Séminoles ont payée en 2007 pour acheter la chaîne Hard Rock Cafe.

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