Attentat déjoué en Ontario: «Il a pris un chemin obscur»

En février 2016, Aaron Driver a dû signer... (PHoto John Woods, archives La Presse Canadienne)

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En février 2016, Aaron Driver a dû signer un engagement reconnaissant qu'il existe « des motifs raisonnables de craindre qu'il ne participe ou contribue, directement ou indirectement, aux activités d'un groupe terroriste ».

PHoto John Woods, archives La Presse Canadienne

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Il a grandi aux quatre coins du Canada dans une famille militaire et a goûté aux drogues et à l'alcool avant de se convertir à l'islam alors qu'il n'avait pas 18 ans. Séduit par les sirènes de l'extrémisme, il rêvait d'aller vivre dans le territoire contrôlé par le groupe État islamique. Sa vie a plutôt pris fin dans un taxi d'une petite ville de l'Ontario, alors qu'il menaçait de commettre un attentat terroriste dans le pays qui l'a vu naître.

Né au sein d’une famille chrétienne, Aaron Driver... (Photo Justin Tang, La Presse CAnadienne) - image 1.0

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Né au sein d’une famille chrétienne, Aaron Driver s'est tourné vers l'islam avant ses 18 ans. 

Photo Justin Tang, La Presse CAnadienne

Aaron Driver a fait parler de lui dans les médias canadiens pour la première fois en février 2015. Dans une longue entrevue accordée au Toronto Star, Driver - qui avait alors exigé d'être identifié sous le pseudonyme qu'il utilisait sur les réseaux sociaux, Harun Abdurahman - a qualifié l'attaque perpétrée par Michael Zehaf Bibeau au parlement d'Ottawa, le 22 octobre 2014, de « justifiée » parce qu'elle « ne visait pas des civils ou des femmes et des enfants », mais plutôt des soldats en uniforme et des membres du gouvernement.

Il avait suivi l'assaut qui a coûté la vie au caporal Nathan Cirillo en direct à la radio, alors qu'il était au travail. « J'écoutais très attentivement, a-t-il confié au Star. D'une certaine façon, j'étais très excité. C'était peu après que le Canada eut annoncé qu'il allait envoyer des F-18 en Irak. Je voyais ça comme des représailles directes après un acte d'agression du Canada contre les musulmans d'un autre pays. »

Les centaines de tweets favorables au groupe État islamique publiés par Driver à l'époque ont attiré l'attention du Service canadien du renseignement de sécurité lui ont valu en décembre 2014 une rencontre avec une officière du SCRS, dans un café de Winnipeg, où il vivait à l'époque.

Son compte Twitter a été fermé à de nombreuses reprises. Mais cela n'a pas davantage infléchi ses habitudes que les appels de phares du SCRS. Dans une entrevue à la CBC à l'été 2015, il a soutenu qu'il ne faisait qu'exprimer ses croyances personnelles. 

« Je ne crois pas que mes opinions ni les propos que j'ai publiés sur internet aient influencé ou incité qui que ce soit à préparer ou à commettre des attentats. Alors je ne vois rien de mal à cela. », estimait Aaron Driver, lors d'une entrevue en 2015.

Présent sur de multiples réseaux sociaux, Driver a été, selon la GRC, en contact avec des djihadistes en Syrie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis au printemps 2015 (voir ci-contre). Soupçonné d'être un sympathisant de l'EI, il est arrêté à Winnipeg en juin. Détenu pendant huit jours, il est finalement libéré sous promesse de respecter une vingtaine de conditions, dont le port d'un bracelet GPS. Cette condition est levée en février 2016, après une décision d'un tribunal manitobain partiellement favorable à sa cause.

Famille chrétienne et militaire 

Selon la CBC, Driver est né en Saskatchewan au sein d'une famille chrétienne, mais a aussi vécu au Nouveau-Brunswick, en Ontario, en Alberta et au Manitoba. Il a perdu sa mère, morte d'un cancer du cerveau, alors qu'il n'avait que 7 ans - un tournant dans sa vie, selon son père, Wayne Driver.

Militaire de carrière, M. Driver s'est remarié avec une membre des Forces armées et est actuellement caporal à la base aérienne de Cold Lake, en Alberta - où, ironiquement, se sont entraînés les soldats déployés en Irak pour lutter contre l'EI.

L'automne dernier, M. Driver a raconté au Calgary Herald que son fils avait eu des difficultés à l'école et avait parfois fait des fugues de plusieurs jours. Aaron Driver a lui-même reconnu avoir consommé de la drogue et beaucoup d'alcool à l'adolescence - une dérive qui aurait cessé quand il avait 17 ans, au moment où sa copine est tombée enceinte (elle a plus tard fait une fausse couche).

Les responsabilités parentales qui l'attendaient l'ont poussé à chercher du réconfort dans la Bible, mais c'est finalement l'islam qui l'a séduit. « J'ai juste décidé que ça ne pouvait pas être la parole de Dieu, alors j'ai commencé à regarder des débats pour trouver des réponses. Beaucoup de débats entre chrétiens et athées et chrétiens et musulmans - et les musulmans les démolissaient toujours dans ces débats. »

« Individu passif »

Revenu vivre avec son père à Winnipeg en 2011 après quelques années en Ontario, il a recommencé à fréquenter l'école pour finir ses études secondaires. Mais en 2013, il a commencé à se comporter de manière évasive, a dit son père au Herald. « Il gardait le secret sur ses allées et venues et sortait tard la nuit sans aucune explication. » Quand Wayne Driver a été transféré à Cold Lake, son fils est resté dans la capitale manitobaine.

L'avocat Leonard Tailleur, qui a représenté Aaron Driver l'an dernier, l'a décrit au Globe and Mail comme « un individu passif ». 

« Il n'était pas agressif. Les évaluations que j'ai fait faire indiquaient qu'il n'y avait pas chez lui de sociopathologie ou de maladie psychiatrique », raconte Me Leonard Tailleur.

Spécialiste de l'extrémisme affilié à l'Université de Waterloo et à l'Université George Washington, Amarnath Amarasingam a échangé régulièrement avec Driver au cours des dernières années. En avril, dans son dernier courriel, qu'Amarasingam a partagé hier sur Twitter, Driver semblait joyeux. « La météo est belle, j'ai beaucoup de bons amis et le travail va bien. Je suis toujours occupé, ce qui est bien. Je n'aime pas perdre mon temps. »

Selon M. Amarasingam, Driver, qui travaillait apparemment chez un manufacturier de pièces automobiles, « était radicalisé et n'était pas gêné de sa foi en la légitimité du califat. Mais il était aussi nuancé dans ses opinions sur la violence ».

Appel aux armes

Selon lui, l'appel à une violence accrue pendant le ramadan lancé le 23 mai par le porte-parole de l'EI Abou Mohammed al-Adnani, les attaques meurtrières (Istanbul, Dacca, Bagdad) survenues pendant la période annuelle de jeûne et la diffusion de vidéos similaires à celle rendue publique hier par la GRC ont contribué à décider l'homme de 24 ans à passer à l'action. « Ce qui s'est passé [mercredi] n'a pas grand sens en dehors de l'EI et de son appel aux armes », a-t-il commenté.

Driver a reconnu l'an dernier que ses vues faisaient de lui un radical aux yeux de la plupart de ses concitoyens. « C'est leur droit de penser ça. Mais je ne dirais pas moi-même que je suis un musulman radical [...]. Il n'y a pas d'extrémisme dans l'islam. Il y a l'islam et il y a tout ce qui est à l'extérieur de l'islam. Franchement, c'est de la sémantique. »

Le qualificatif qu'on attribue à la foi d'Aaron Driver ne change certes rien pour ceux qu'il laisse derrière lui. Mercredi soir, Wayne Driver a dit ne pas en vouloir aux policiers qui auraient abattu son fils alors que celui-ci venait de faire sauter un engin explosif dans un taxi, devant la maison de sa soeur à Strathroy, où il s'était engagé à vivre après sa remise en liberté. Mais il accusait durement le coup. « Notre pire cauchemar s'est réalisé, a-t-il dit au National Post. Je suis triste et choqué, mais je ne suis pas surpris qu'on en soit arrivé là. Aaron était un bon garçon qui s'est aventuré sur un chemin obscur sans jamais parvenir à retrouver la lumière. »

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