Fraude bancaire aux États-Unis: un stratagème «audacieux et effronté»

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Aux États-Unis, les guichets automatiques fournissent encore des avances de fonds en lisant la bande magnétique à l'arrière d'une carte, très facile à copier.

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Vincent Larouche 
La Presse

Un groupe formé majoritairement d'étudiants québécois aurait contourné la sécurité renforcée du secteur financier canadien et de ses cartes à puces en clonant des centaines de cartes d'ici pour ensuite organiser des retraits d'argent frauduleux aux États-Unis, dans les guichets automatiques qui utilisent encore la bonne vieille bande magnétique de nos anciennes cartes, révèle une enquête du département de la Sécurité intérieure des États-Unis. Explications.

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Safwan Bensalma, étudiant à HEC Montréal, fait partie des quatre suspects arrêtés lundi par les agents du département de la Sécurité intérieure relativement à une importante fraude bancaire.

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Brandon Lo, étudiant à l'Université de Montréal, fait partie des quatre suspects arrêtés lundi par les agents du département de la Sécurité intérieure relativement à une importante fraude bancaire.

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Les Canadiens sonnent l'alarme

C'est l'Agence des services frontaliers du Canada qui a mis la puce à l'oreille des enquêteurs américains le 29 mars dernier, selon des documents judiciaires consultés par La Presse. Les douaniers canadiens ont fouillé le véhicule de deux Lavallois de 21 ans, Mathieu Baaklini et Ghassan Mitri, qui sont revenus au pays après un séjour d'une heure trente au Vermont. En fouillant dans leurs téléphones, ils ont trouvé un formulaire d'achat d'un lecteur/encodeur de cartes magnétiques, ainsi que des listes d'environ 70 numéros de cartes de crédit ou de débit émises au Canada. L'information a été discrètement consignée et les voyageurs ont pu repartir.

Des failles exploitables

Les enquêteurs américains ont vite compris ce qui se passait. C'est que de 2007 à 2015, le Canada s'est converti aux cartes à puces, qui préviennent les fraudes en générant à chaque transaction un code unique non réutilisable. Cette technologie plus coûteuse commence à peine à être utilisée aux États-Unis, où il a été difficile de mobiliser l'industrie en sa faveur. Les guichets automatiques y fournissent encore des avances de fonds en lisant la bande magnétique à l'arrière d'une carte, très facile à copier. Il est tentant pour des criminels canadiens de copier des cartes sur support magnétique et d'aller les utiliser aux États-Unis. « De tels cas ne sont pas rares », a expliqué hier Kevin Doyle, le procureur américain chargé du dossier.

Un organigramme en expansion

Les suspects sont souvent revenus aux États-Unis, en voiture ou en autocar. Les services frontaliers américains les laissaient entrer, mais vérifiaient tout : leurs appareils électroniques, leur historique de navigation web, les contacts dans leurs cellulaires, leurs amis Facebook. Des noms s'ajoutaient à l'organigramme de la bande de semaine en semaine. Ils étaient souvent interrogés à la douane et des trous apparaissaient dans leurs récits. Souvent, ils disaient aller visiter une Lavalloise qui étudiait à l'Université du Vermont. Mais les enquêteurs avaient déjà fait des vérifications et savaient que la jeune femme n'avait jamais été inscrite à cet établissement, selon le résumé d'enquête déposé en cour.

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Nicolau Dionne Manfredi, employé de Costco inscrit au certificat en administration, fait partie des quatre suspects arrêtés lundi par les agents du département de la Sécurité intérieure relativement à une importante fraude bancaire.

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Mehdi Kroumba, qui se dit étudiant en médecine dentaire à l'Université de Montréal, a reçu 4000 $ des accusés.

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Des centaines de tentatives

Pendant ce temps, les banques de la région de Burlington, au Vermont, rapportaient des centaines de fraudes ou tentatives de fraude à l'aide de cartes de crédit ou de débit canadiennes clonées. Un guichet a été ciblé à lui seul pour des retraits de 54 000 $US. Les fraudes avaient toujours lieu pendant que des membres du groupe se trouvaient en voyage aux États-Unis. Les enquêteurs suivaient les jeunes Québécois dans des hôtels de la région ou dans des agences de transfert de fonds électronique, d'où ils envoyaient des milliers de dollars à leurs amis à Laval. Dans un document judiciaire, le procureur Doyle a parlé d'un stratagème « audacieux dans sa conception et effronté dans son exécution », qui pourrait avoir rapporté 250 000 $US depuis mars, et qui durait peut-être depuis plus d'un an. En effet, un membre du groupe s'est fait remarquer par les douaniers canadiens dès octobre 2015 parce qu'il revenait des États-Unis avec 11 000 $ en argent comptant dans son sac de couchage.

Un mystérieux entrepôt

Les suspects ont été suivis par les enquêteurs jusqu'à un mystérieux entrepôt loué par Mathieu Baaklini à Williston, près de l'aéroport de Burlington. Une perquisition menée le 21 octobre dernier a permis d'y saisir 33 500 $US en billets de 20 $, un ordinateur, un lecteur/encodeur de cartes magnétiques, ainsi que près de 400 cartes-cadeaux de restaurants comme Subway et Dunkin' Donuts, avec des chiffres inscrits dessus au marqueur. Selon les documents déposés en cour, les enquêteurs croient que ces cartes avaient été utilisées pour y encoder les données de cartes de crédit ou de débit canadiennes clonées par le groupe au Québec.

Arrestations

Les agents du département de la Sécurité intérieure ont procédé à l'arrestation de quatre suspects lundi dernier, alors qu'ils venaient d'arriver aux États-Unis : Mathieu Baaklini, 21 ans, s'est décrit comme un livreur de pizza de Laval et un employé d'une entreprise de location de voitures. Nicolau Dionne Manfredi, 21 ans, est un employé de Costco inscrit au certificat en administration des services publics à l'UQAM. Brandon Lo, 24 ans, est étudiant à l'Université de Montréal. Quant à Safwan Bensalma, 21 ans, il est étudiant à HEC Montréal, ancien agent de télémarketing à temps partiel pour la Fondation HEC et ancien représentant en vente chez un revendeur de Bell Canada.

Des ex-employés préoccupés

Questionnée par La Presse sur la possibilité que Safwan Bensalma ait eu accès aux données financières de donateurs avant de quitter son emploi en avril dernier, la Fondation HEC a déclenché une enquête interne hier. « La Fondation prend la situation très à coeur », assure la porte-parole Julie Lajoye. Une trentaine de personnes qui ont eu affaire à Bensalma seront contactées pour qu'elles vérifient tout signe d'irrégularité avec leur institution financière. Chez Bell aussi, une enquête a été déclenchée après l'appel de La Presse. « Nous travaillons avec le revendeur afin d'enquêter sur la question », a confirmé la porte-parole Caroline Audet.

Libération rejetée

Un juge américain s'est opposé hier à la libération des accusés d'ici leur procès. La poursuite avait fait valoir un risque de fuite pour certains d'entre eux qui ont des liens avec des pays où l'extradition serait difficile : Manfredi est né en France, Bensalma en Algérie, alors que les parents de Baaklini viennent du Liban. Par ailleurs, les autorités américaines soulignent que l'enquête a permis d'identifier deux Québécois à qui les accusés transféraient des fonds par voie électronique, qui sont toujours en liberté : Ghassan Mitri, étudiant en gestion à l'UQAM, et Mehdi Kroumba, qui se dit étudiant en médecine dentaire à l'Université de Montréal. Joint par téléphone, ce dernier a refusé d'expliquer pourquoi les accusés lui avaient envoyé 4000 $US. « Je ne peux rien dire », a-t-il laissé tomber.

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