C'est sur un étang  - et grâce aux beaux yeux d'une gamine -  qu'Alan Saulnier a embarqué sur son premier voilier. «J'avais 7 ans; il n'y avait aucun marin dans ma famille. Moi, tout ce que je voulais, c'était de suivre une louloute qui me plaisait bien.»

STÉPHANIE MORIN LA PRESSE

La «louloute» a disparu, mais l'amour de la voile est resté. Aujourd'hui, le capitaine de 24 ans a quitté son étang de jeunesse pour explorer les côtes de sa Bretagne natale, en particulier la région du Morbihan, à bord de son grand et noble bateau.

Pourquoi noble? Parce que le Krog-e-Barz n'est pas un bateau comme les autres. Long de 22 m, il est entièrement fait de bois - de la coque au mât - et a été construit selon les techniques traditionnelles pour reproduire à l'identique un langoustier du début du siècle dernier. «Le Krog possède une coque de chêne en bordés jointifs, entre lesquels on a glissé du chanvre et de la graisse. C'est assez rare et compliqué comme construction...», explique le capitaine entre deux manoeuvres.

En cette journée grise comme seules peuvent l'être les journées bretonnes, Alan Saulnier et son second, Martin Le Corguillé, mènent un petit groupe de six touristes vers l'île d'Houat.

Le vent est bon. Dix-huit noeuds environ. Assez (ou pas trop) pour hisser la grand-voile, la trinquette et le foc, dans un bel effort collectif, les marins guidant les passagers trop heureux de pouvoir mettre la main à la pâte. «Allez, souquez les artimuses», lance le capitaine. «Ça ne veut rien dire, souquez les artimuses», répond son second, du tac au tac, recréant sous nos yeux une scène du film Astérix et Obélix - Mission Cléopâtre. L'ambiance est installée...

Une fois les manoeuvres terminées, c'est 190 m2 de voilure blanche, bleue, jaune qui se gonflent de vent. «On est à la limite du survoilage, mais ça va», dit le capitaine, preuve vivante qu'un vrai marin peut se rouler une clope d'une main (et boire un café de l'autre!) sur un bateau qui avance à une vitesse de sept ou huit noeuds en gîtant drôlement...

Un patrimoine flottant

Pendant que le Krog-e-Barz file vers Houat, Alan Saulnier nous raconte l'histoire pas banale de son navire. Tout commence en 1985, quand l'État décide de débloquer des fonds pour restaurer le patrimoine maritime de toute la France. À cette époque, la majorité des navires traditionnels - goélettes, bisquines, sinagots... - pourrissent dans des cimetières à bateaux.

En prévision du grand rassemblement international de Brest, en 1992, des chantiers maritimes voient le jour aux quatre coins de la Bretagne pour reconstruire selon les méthodes d'antan les vieux gréements de la région. Pareilles initiatives apparaissent ailleurs en France, mais la Bretagne étant pays de marins, le projet y trouve un plus grand écho.

En Côtes-d'Armor, on s'attelle à la construction d'une réplique d'un langoustier de 1910, gréé en cotre aurique. «Déjà à l'origine, ces bateaux devaient être très rapides pour rapporter de loin des crustacés vivants.»

«Or, Xavier, le constructeur du Krog qui est aussi un peu pirate, a modifié légèrement les plans pour construire le langoustier le plus rapide de toute la Bretagne!»

Le bateau est mis à l'eau en 1992, à Brest, mais aujourd'hui, son port d'attache est Port-Navalo, dans la presqu'île de Rhuys, dans la région du Morbihan.

En 2017, après y avoir travaillé pendant deux ans, Alan Saulnier décide d'acheter le Krog-e-Barz à ses anciens propriétaires pour offrir des sorties en mer à la journée ou au coucher du soleil. «Pour continuer l'aventure, j'ai contracté 13 ans d'emprunt...», dit-il.

C'est tout un investissement pour un homme de même pas 25 ans, mais on l'imagine mal ailleurs qu'à la barre d'un voilier. Il serait du genre à faner dans un cubicule... Il adore la voile et le vent, ça se sent. Et sa passion est contagieuse pour les passagers venus du monde entier pour goûter, le temps d'une journée, à la navigation à l'ancienne.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Toutes voilures dehors, le Krog-e-Barz peut rejoindre rapidement Hoëdic, l'île d'Arz ou l'île aux Moines, mais aujourd'hui, c'est à Houat, dans la baie de Quiberon, que nous pousse le vent.

Houat la jolie

Toutes voilures dehors, le Krog-e-Barz peut rejoindre rapidement Hoëdic, l'île d'Arz ou l'île aux Moines, mais aujourd'hui, c'est à Houat, dans la baie de Quiberon, que nous pousse le vent.

Laissés au quai, nous avons près de trois heures pour explorer une île de 2,9 km2 où vivent quelque 250 âmes. Nul besoin de se presser...

Dans les rues étroites, les rosiers et les bougainvilliers poussent devant des maisons blanches aux volets colorés. À la pointe de l'île, la plage est si belle qu'elle serait assaillie de vacanciers si elle était sous des latitudes plus clémentes. Mais la Bretagne étant bien dans le nord de l'Hexagone, la plage est déserte, à part quelques résidants armés de pelles et de seaux qui creusent pour récolter on ne sait quels crustacés.

Lorsque l'instituteur de la seule école primaire de l'île nous dépasse à vélo, on l'interpelle. «Combien d'élèves dans votre classe, monsieur?» La réponse: 11.

À l'heure du lunch, passagers et membres d'équipage se retrouvent par hasard au restaurant chez Loulou, là où les crêpes et les galettes se mangent arrosées d'un grand verre de cidre brut. Dehors, il pleut, mais il fait si bon dans la salle à manger... La journée pourrait s'étirer sans fin, mais le Krog nous attend, bien visible de la fenêtre.

Au retour, alors que Port-Navalo se rapproche, le capitaine et son second entonnent Mon petit garçon, une chanson de marins écrite par Michel Tonnerre. Dans le bateau, les passagers se taisent: 

De Macao à la Barbade

Ça fait une paye que j'me balade

Et l'temps qui passe a fait aux vieux

Une bordée de rides autour des yeux

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Dans les rues étroites, les rosiers et les bougainvilliers poussent devant des maisons blanches aux volets colorés.