Il faudra encore patienter un peu avant de pouvoir s’envoler vers des destinations éloignées. En attendant, pourquoi ne pas explorer les archives de La Presse et lire des reportages touristiques d’une autre époque ? Certains ont assez bien vieilli, d’autres moins. Au cours des prochaines semaines, nous présenterons de petites trouvailles qui nous permettent de voir le monde à travers les yeux des voyageurs de l’époque.

Marie Tison
Marie Tison La Presse

Luc Beauregard a été un des pionniers des relations publiques au Québec, notamment avec la création de ce qui allait devenir le cabinet National, en 1976. Mais auparavant, dans les années 1960, il était chroniqueur parlementaire à Ottawa et chef des nouvelles locales à La Presse.

De toute évidence, il n’avait peur de rien, comme en témoigne ce petit texte paru dans la section Vacances Voyages, en décembre 1966. Il s’attaque carrément au monopole de l’agence de voyages gouvernementale Intourist en URSS. Un gros morceau.

Si vous allez en URSS, prenez garde à l’Intourist... un excellent service gouvernemental qui s’empare de vous à l’aéroport et qui ne vous laisse pas d’une semelle jusqu’à ce que vous ayez mis le pied dans l’avion de retour. Tout cela pour la modique somme de 30 $ par jour, ce qui fait beaucoup de roubles et beaucoup de kopecks.

Mais peu importe, ce n’est pas tous les jours que vous êtes en Russie et vous acceptez tout de même d’être roulé officiellement, avec le sceau de l’État sur toutes les paperasses. Tout au plus, pour vous vider le cœur et flatter votre amour propre, signalez-vous à votre guide que tout cela n’est pas très joli, que vous n’êtes pas dupe, mais que, « puisque c’est comme ça »...

Le journaliste ne décrit pas les attraits touristiques de l’URSS, mais cherche plutôt à montrer avec humour les aléas du tourisme dans cette contrée communiste. Pour le lecteur de 2021, c’est une fenêtre fascinante sur ce qu’était l’URSS avant sa disparition, en décembre 1991.

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE L'HÔTEL RITZ DE MOSCOU

Vue sur la place Rouge à partir du Ritz de Moscou

À Moscou, je suis descendu à l’hôtel « Natsional » : on n’y trouve à peu près que des étrangers et le personnel n’y parle ni anglais ni français. J’ai tenté vainement de téléphoner durant toute une soirée, la standardiste de l’hôtel ne s’exprimant qu’en russe. Pour moi, c’est du chinois et la standardiste s’en est vite rendu compte. Elle me baragouina quelques mots de russe et coupa. Je rappelai. Même réponse. Et ainsi de suite toute la soirée. Il faut s’y faire, c’est le tempérament local.

Mes camarades de voyage en parlaient comme du « blocage » russe. Nous en faisions l’expérience à table. Si l’on presse les garçons ou si l’on devient trop capricieux, il se produit ce « blocage » : on a beau les fixer dans le blanc des yeux, leur crier par la tête, rien ne sert.

On devine entre les lignes que le journaliste et ses camarades de voyage ne sont pas nécessairement des clients faciles...

Il vaut mieux ne pas rechigner, même quand on vous fait attendre vingt minutes avant de prendre votre commande, quand le matin on vous apporte froides vos rôties, 15 minutes après le café, et que les confitures arrivent au moment où vous payez la note. Tout cela est normal.

Vous n’aimez pas le vin rouge qu’on vous sert ? On vous l’enlève en maugréant un peu, puis on vous en rapporte un blanc. Vous protestez ? On vous rapporte le rouge de tout à l’heure.

Évidemment, le service est gratuit. On ne marche pas, bien sûr, dans ce système capitaliste des pourboires...

L’hôtellerie soviétique continue à mystifier le journaliste.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Le Palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg (anciennement Leningrad)

Tant au Natsional qu’à l’hôtel Astoria de Leningrad, à chaque étage se trouve une femme à qui vous rendez votre clef toutes les fois que vous quittez votre chambre. On n’a d’ailleurs pas le choix : les clefs sont trop grandes et trop lourdes pour qu’on puisse les mettre dans sa poche.

De son bureau en face de la porte de l’ascenseur et dans l’axe des corridors, la matrone surveille tous les déplacements. Elle a toute autorité sur l’étage et il vaut mieux se mettre bien avec elle si l’on veut être bien servi.

Le journaliste garde néanmoins un bon souvenir de son séjour en URSS, même si une mise en garde s’impose.

Le meilleur souvenir que vous garderez des Soviétiques, ce sera probablement celui des guides de l’Intourist. Jeunes filles stylées, extrêmement compétentes et parfois amusantes. Beaucoup d’entre elles sont étudiantes ou sortent à peine de l’école de Langues. Elles sont en général attrayantes, d’une élégance supérieure à la moyenne russe.

Mais attention, messieurs, elles sont de l’Intourist. Et j’ai vu les meilleurs Don Juan de mes camarades se casser le nez invariablement...

Luc Beauregard assure ses lecteurs qu’ils apprécieront un séjour en Russie, tant à cause du pays lui-même que de leur curiosité occidentale. Mais il conseille une dernière fois de se méfier de l’Intourist.

Réagissez au militarisme du programme qu’il a tracé pour vous.

On peut naviguer dans les archives de La Presse, et d’autres journaux québécois, sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

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