Ce n'est une nouvelle pour personne: il est très difficile pour les créateurs de mode d'obtenir du soutien financier. Une réalité surlignée en rouge par le designer Markantoine avec sa collection-manifeste «Broke AF». Le créateur fait partie de la programmation de l'événement mode Fashion Preview, présenté ce soir à la SAT, et qui sera ouvert par nul autre que Denis Gagnon.

IRIS GAGNON-PARADIS LA PRESSE

Markantoine Lynch-Boisvert en a ras le bol. Pour illustrer à quel point les temps sont durs, il pose seul, devant l'objectif, «sans aucun budget», pour la campagne de sa collection printemps-été 2019 «Broke AF» («AF» pour «as fuck»). Une façon de montrer qu'«ici, on a du potentiel, même paumés» tout en dénonçant le manque d'aide gouvernementale pour les créateurs de mode.

«Les créateurs de mode, qui sont l'opposé du "fast fashion" [...], sont la pointe du diamant, ceux qui font naître les différents courants, ceux qui osent penser plus loin qu'un simple pantalon noir coupé droit», écrit-il dans son manifeste.

La mode, un art à part entière?

Alors que la mode est dans les musées du monde entier, il est pourtant impossible pour les créateurs d'obtenir des subventions du Conseil des arts et des lettres du Québec ou du Conseil des arts du Canada, souligne Markantoine.

«La mode n'est tout simplement pas considérée comme de l'art ici, se désole-t-il en entrevue téléphonique. On ne fait pas la différence entre les créateurs qui font des petites productions localement, avec un travail qui se rapproche de l'artisanat, et les gros détaillants qui produisent en Chine.»

Le Conseil des arts et des lettres du Québec subventionne notamment les métiers d'art, mais la mode n'entre pas dans la définition de cette catégorie. «Certains artisans se consacrent à l'art textile et sont donc admissibles à nos programmes. Par contre, l'art textile ne se réfère pas à la mode, qui est davantage liée à l'industrie, mais plutôt à la recherche et à la création qui elles sont liées à la matière», nous a-t-on précisé par courriel.

Une réalité qui n'est pas nouvelle, rappelle Denis Gagnon. «Je l'ai crié haut et fort tellement de fois, on n'a pas d'argent et il n'y en a pas plus qu'il y a 20 ans. Je suis cassé, mais je continue parce que j'ai du fun!», lance le créateur, qui dévoilera ce soir sa collection automne-hiver 2019 «plus colorée que jamais» en ouverture de Fashion Preview, à la SAT.

La manifestation, dont c'est la 11e présentation et qui a en quelque sorte pris le relais de la Semaine de mode de Montréal, est d'ailleurs loin de rouler sur l'or, malgré les efforts de sa fondatrice, Emanuela Lolli.

«Même si nous gagnons en notoriété de saison en saison, notre financement est lié à des programmes ponctuels. Il est donc très difficile de se structurer et de construire un avenir quand on ne sait jamais si nos demandes seront acceptées», explique celle qui garde malgré tout le cap et espère arriver à assurer la pérennité de son événement.

Mieux soutenir les petits créateurs

Plusieurs designers ne sont en outre pas tout à fait tendres envers mmode, la grappe métropolitaine de la mode. «Je leur donne encore le bénéfice du doute, mais je trouve qu'ils donnent leur argent à des gens qui font déjà de l'argent... Pourquoi donner au Festival Mode et Design, pour payer des danseurs dans la rue?», ironise Markantoine.

La directrice générale de mmode, Debbie Zakaib, souligne que la grappe ne «donne pas de subventions», même si elle peut être partenaire d'événements comme le Festival Mode et Design, par exemple.

En plus des quelque 600 000 $ que mmode reçoit du gouvernement pour son fonctionnement, la grappe travaille plutôt de concert avec les créateurs et les gens de l'industrie pour les aider à mener à terme différents projets, détaille Mme Zakaib, à l'instar de la mission commerciale réalisée récemment à Magic, à Las Vegas, qui aurait eu énormément de retombées pour les marques présentes.

Mais est-ce que les besoins de ceux qui produisent du haut de gamme pour un marché plus niché sont entendus? Denis Gagnon souligne qu'il a proposé la création d'une plateforme de vente sur le web afin de donner une vitrine internationale aux créateurs d'ici, sans voir le projet aller de l'avant.

PHOTO FOURNIE PAR MARKANTOINE

«Broke AF», la campagne-manifeste du designer Markatoine

Selon Marie-Ève Lecavalier, une jeune designer prometteuse en lice pour le prix international LVMH 2019, ce n'est pas l'argent, le problème, mais la façon dont il est distribué. «On préfère donner à des gens qui produisent des t-shirts faits en Chine. C'est un manque de vision à long terme: on veut de la rentabilité immédiate, mais ce n'est pas ainsi que ça fonctionne dans le haut de gamme, il faut plusieurs collections avant d'être rentable.»

«C'est vrai qu'il est difficile pour les petites entreprises d'avoir accès à des subventions, admet Mme Zakaib. Notre désir à la grappe est d'intégrer les designers autant petits que grands, de travailler ensemble pour trouver des solutions et tenter de rendre le gouvernement sensible aux différentes réalités.»

Fashion Preview se tiendra ce soir dès 17 h 30 à la SAT, à Montréal. Denis Gagnon, Markantoine, Janie McLaughlin, Jessy Colucci et des élèves d'écoles de mode de la métropole y présenteront leurs créations. Prix d'entrée: 30 $.

https://www.facebook.com/events/1021927137999052

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Debbie Zakaib, directrice générale de mmode