Le monde de la mode a été secoué, hier, par la mort de Karl Lagerfeld. Véritable icône, le couturier, qui a remis la maison de couture Chanel au monde, laisse derrière lui un héritage exceptionnel, et quelques controverses.

IRIS GAGNON-PARADIS LA PRESSE

Admis aux urgences de l'Hôpital américain de Paris lundi soir, Karl Lagerfeld s'est éteint à l'âge de 85 ans hier. Son décès a été confirmé par la Maison Chanel, dont il était le directeur artistique depuis 36 ans. La cause de sa mort reste inconnue pour l'instant, mais certains médias ont évoqué un cancer du pancréas.

La santé du géant de la mode était un sujet de préoccupation depuis quelque temps, mais particulièrement depuis que ce dernier ne s'était pas présenté en clôture du défilé de la collection printemps-été 2019 de Chanel en janvier dernier, parce qu'il était «trop fatigué», avait par la suite affirmé la maison de couture dans une brève déclaration. Il n'avait jamais auparavant manqué ce moment depuis ses débuts chez Chanel.

Une carrière riche

Bourreau de travail, polyglotte aux multiples talents et à la vaste culture générale, Lagerfeld était à la tête de trois marques, Chanel, Fendi et la griffe à laquelle il avait donné son nom, Karl Lagerfeld. En plus de dessiner toutes les collections des marques, il était aussi photographe réputé et c'est lui qui signait les campagnes de Chanel, sans compter les mises en scène souvent spectaculaires de ses défilés.

«La plus grande réussite de Karl Lagerfeld est bien sûr son talent de couturier exceptionnel, mais on oublie souvent qu'il émerge sur la scène de la couture au même moment qu'Yves Saint Laurent. En 1954, ils gagnent ex aequo le concours du Secrétariat international de la laine. Karl Lagerfeld gagne dans la catégorie manteaux, et Yves Saint Laurent, pour les robes du soir», rappelle Luca Marchetti, professeur à l'École supérieure de mode de l'UQAM.

Souvent comparés et éternels rivaux, les deux couturiers ont connu des carrières diamétralement opposées. Alors qu'Yves Saint Laurent passe comme une étoile filante dans le firmament du monde de la mode, Lagerfeld a su durer et s'imposer comme une figure centrale de la mode au XXsiècle, sans jamais devenir ringard ni dépassé.

«La plus grande invention de Lagerfeld, et la plus lucide compréhension de son époque, est que la maison de couture devait devenir une marque. Sa plus grande réussite est la marque Chanel. Il a compris qu'une maison de couture comme Chanel ne pouvait pas tenir sans une image de marque très forte et un imaginaire. Quand on entend Chanel, qu'est-ce qu'on voit? Paris, la Parisienne, un mélange entre raffinement et rébellion», analyse M. Marchetti.

«Lagerfeld a réussi à embrasser avec enthousiasme le prêt-à-porter, la culture pop, les nouvelles manières de communiquer, les réseaux sociaux, le placement de produit, les égéries, poursuit-elle. Et il a été lui-même une métaphore contemporaine au masculin de la figure de Chanel. Rebelle, incompris, il a incarné ce paradoxe parisien.»

S'il avoue qu'il n'était pas particulièrement fan de ce que Lagerfeld créait pour Chanel, le designer québécois Denis Gagnon ne peut que reconnaître «qu'il y avait une modernité en lui et dans la façon dont il présentait les choses». Il trempait dans un univers luxueux à l'extrême, avec des budgets sans limite, «le rêve de tout créateur», mais il a aussi contribué à démocratiser la mode, notamment en collaborant avec H&M en 2004.  «C'est vraiment une icône qui nous quitte.»

L'homme derrière l'icône

Animateur et chroniqueur spécialisé dans le domaine de la mode, Stéphane Le Duc a eu la chance d'interviewer Karl Lagerfeld à plusieurs reprises au cours de sa carrière. La première fois, en 1988, alors jeune journaliste, il le croise lors d'un voyage à Paris au Studio Berçot, une école de mode, et, «tremblant comme une feuille», il réussit à obtenir sa première entrevue avec celui qui était déjà une «méga star».

Selon lui, loin de son image d'un être «froid et sec», Lagerfeld était un homme d'une grande érudition et d'une grande culture, mais aussi d'une grande patience et d'une générosité, qui avait beaucoup de respect pour la qualité du travail.

Photo Hugo-Sébastien Aubert, archives La Presse

Stéphane Le Duc a interviewé Karl Lagerfeld à plusieurs reprises au cours de sa carrière.

«Son image dominait et était parfaite pour les médias, mais derrière, il y avait un homme très respectueux de son équipe. Ce que j'entendais sur lui, c'est que c'était un homme qu'on a toujours le désir de surprendre, pour qui on veut se dépasser, qui ne se plaint jamais et travaille autant que les autres.»

Un moment qui l'a marqué? «Dans les années 90, il y avait la crise du pétrole, on avait peur qu'une guerre éclate, c'était une période très sombre, mais il avait présenté une collection très joyeuse et épanouie. Il m'avait dit: "Vous savez, c'est souvent dans les périodes les plus sombres que les collections les plus audacieuses et vivantes sont nées." Il avait une réelle réflexion sur le monde et son évolution. Il n'était jamais dans le passé, toujours dans le présent et l'avenir.»

Obsession minceur

Connu pour ses déclarations à l'emporte-pièce, parfois controversées, souvent pleines d'esprit et d'humour noir, Karl Lagerfeld ne s'est pas fait que des amis au cours de sa carrière.

Lui-même obsédé par la minceur - il avait perdu 42 kg en 2000 afin d'entrer dans les vêtements très cintrés de Hedi Slimane -, il s'est plusieurs fois prononcé contre les «grosses sur les podiums» et avait aussi comparé les mannequins à des cintres.

Il avait aussi défendu le styliste Karl Templer, qui s'était fait accuser, dans la foulée du mouvement #metoo, d'enlever les sous-vêtements des mannequins de façon agressive, en traitant notamment les mannequins de «créatures sordides».

Autrefois mannequin, la jeune Québécoise Emma Génier a eu l'occasion de défiler deux fois pour Chanel lorsqu'elle avait 16 ans, dont lors de la présentation de la collection automne-hiver 2015-2016 à la semaine de la mode à Paris, sous le thème «Brasserie Gabrielle». Elle garde une tout autre impression de Karl Lagerfeld et de ses défilés, qui étaient «une coche au-dessus des autres».

«J'étais vraiment stressée, c'était tellement un rêve inatteignable pour moi de défiler pour Chanel. Quand je suis arrivée dans la salle de fitting, j'ai été immédiatement rassurée, il dégageait une belle énergie. Il prenait le temps de regarder chaque mannequin, il était attentionné. Je n'ai jamais eu l'impression que les mannequins étaient des cintres pour lui.»

- Avec Olivia Lévy et l'Agence France-Presse

Photo Edouard Plante-Fréchette, archives La Presse

Denis Gagnon n'était pas particulièrement fan de ce que Karl Lagerfeld créait pour Chanel. Il reconnaît tout de même son immense apport à la mode.