Pour sa réouverture après quatre années de rénovations, le Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris, consacre une exposition au grand couturier franco-tunisien Azzedine Alaïa, par l'entremise de 70 modèles iconiques présentés comme autant de pièces d'art. Tour de passerelle.

Publié le 27 déc. 2013
IRIS GAGNON-PARADIS LA PRESSE

C'est un couturier discret, qui se tient loin des feux de la rampe et a toujours conservé farouchement son indépendance. Il a séduit les plus grandes vedettes, de Naomi Campbell à Grace Jones en passant par Tina Turner et Rihanna. Azzedine Alaïa est pour certains le dernier héritier de la grande tradition des couturiers sculpteurs ou architectes comme Cristobal Balenciaga ou Madame Grès.

Reconnu pour son amour de la femme, dont il a sans cesse cherché à sublimer la silhouette et les courbes, Alaïa crée des oeuvres sculpturales, véritables secondes peaux, héritages de ses études en sculpture aux Beaux-Arts de Tunis. Comme il ne s'est jamais assujetti à la mode, ses pièces sont souvent « indatables » et précurseurs des tendances - il fut d'ailleurs le premier à introduire... le legging ! Véritable architecte de la coupe, il est reconnu pour ses drapés parfaitement maîtrisés en jersey et en maille stretch, l'intégration de fermetures éclair métalliques qui viennent encercler et sculpter le corps et l'utilisation étonnante de matières comme le cuir, qu'il réussit à rendre fragile et sensuel.

Le choix de présenter une rétrospective de sa carrière pour célébrer la réouverture des galeries du Galliera (en rénovation depuis 2009) s'est donc imposé au directeur du Palais, Olivier Saillard. Au menu, 70 créations soigneusement sélectionnées avec l'aide du couturier, qui sont présentées sur des mannequins transparents, comme autant d'écrins sur des estrades noires, dans une scénographie signée par le designer Martin Szekely.

Innover, toujours

Disposée selon un axe « palatial » (nous sommes dans un palais, après tout !), l'exposition se parcourt de façon instinctive, le public étant invité à déambuler librement dans des espaces de différentes tailles (Salon d'honneur, Petit Salon, Grande Galerie). Plusieurs thématiques propres au parcours d'Alaïa sont mises en valeur : fermetures éclair métalliques, travail sur la maille, exploration des matières comme la laine bouillie, les cotons blancs et le cuir perforé, inspirations africaines, tailleurs structurés et créations dessinées à même le corps, soulignant de façon extrêmement sensuelle la cambrure féminine.

Les pièces, présentées sur des estrades légèrement surélevées et sublimées par l'éclairage des projecteurs, peuvent s'observer de très près, ce qui permet d'apprécier le travail impeccable de l'artiste et sa maîtrise absolue de son art, lui qui fait tout lui-même, de la confection des patrons à la fabrication à la main des pièces. Les matières utilisées et l'innovation du couturier impressionnent : velours ou cuir percé au laser, peau de crocodile parfaitement taillée, bustier en python, daim clouté.

En complément à l'exposition, la salle Henri Matisse du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, situé à un jet de pierre du Palais Galliera, présente (gratuitement) des modèles d'exception conçus par Alaïa, qui cohabitent aux côtés de deux toiles du peintre Henri Matisse. On y retrouve notamment son premier manteau en cuir avec oeillettes perforées et une veste queue-de-pie en cuir, ainsi que trois robes créées spécialement pour l'occasion.

Bref, voici une exposition à ne pas manquer pour les adeptes de haute couture et de sculpture de passage à Paris.

Jusqu'au 26 janvier 2014

Au Palais Galliera

Plus d'info au www.palaisgalliera.paris.fr

Azzedine Alaïa en 10 dates

Années 50 : Alors qu'il suit des cours à l'École des beaux-arts de Tunis, où il est né, Alaïa finance ses études en exécutant de petits travaux de couture chez une couturière de quartier. Il est ensuite engagé chez Mme Richard, une Française qui duplique des patrons de haute couture de Paris pour une clientèle tunisienne. À la fin de la décennie, il s'installe à Paris.

1964 : Après avoir travaillé dans l'atelier tailleur de la maison Guy Laroche, Alaïa décide de travailler seul et s'installe en 1964 au 60, rue de Bellechasse, à Paris, où il exerce ses activités de couturier pour une clientèle privée.

1979 : Thierry Mugler rend hommage à Alaïa, qui l'a aidé à confectionner une série de smokings qui concluaient son défilé. Remarqué par les rédactrices de mode les plus influentes de l'époque, son nom commence à circuler dans le milieu, et il sera appelé à réaliser les costumes des danseuses du Crazy Horse.

1981 : Le couturier présente dans son atelier sa première collection à la presse, qui l'encense et le révèle au public. On y retrouve certaines de ses signatures, comme le cuir perforé d'oeillets métalliques, les fermetures éclair métalliques qui sculptent la silhouette et les tailleurs structurés et moulants.

1985 : Invité au Palladium à New York, Alaïa présente un défilé. « Du New York Times au Washington Post, la presse fut unanime : on n'avait jamais vu ça », écrit un journaliste de Libération. La même année, il remporte les Oscars de la mode dans la catégorie « créateur de l'année » et « meilleure collection française », qui lui sont remis par Grace Jones, vêtue d'une de ses robes. Par la suite, Alaïa réalise la plupart des costumes de Grace Jones dans le James Bond Dangereusement vôtre.

1986 : Alaïa fait défiler pour la première fois Naomi Campbell, alors âgée de 16 ans. Le mannequin restera toujours proche du couturier, portant plusieurs de ses créations.

1988 : Ouverture de la première boutique Alaïa à New York. À partir de cette année, le créateur cessera de présenter ses défilés en fonction du calendrier officiel pour le faire à son propre rythme, dans son atelier.

1996 : À l'occasion du centenaire de Louis Vuitton, Alaïa crée une série d'accessoires, dont un sac qui marie la fausse panthère au cuir monogrammé.

2000 : Rétrospective au Guggenheim Museum de New York, où les oeuvres d'Alaïa dialoguent avec celles d'Andy Warhol.

2013 : Alaïa réalise les costumes du ballet Les nuits au festival Montpellier Danse, ainsi que les costumes de l'opéra Les noces de Figaro au Los Angeles Philharmonic.