« Ça fait beaucoup de peine. Vraiment beaucoup de peine. » Au bout du fil, dimanche soir, la nageuse Katerine Savard s’efforçait encore de digérer la nouvelle qu’elle avait apprise en même temps que le public, moins de deux heures plus tôt : comme tous les athlètes canadiens, elle n’ira pas aux Jeux olympiques de Tokyo, à moins que l’événement soit reporté à une date future.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Le Canada est devenu dimanche soir le premier pays à annoncer qu’il se retirait des prochains Jeux d’été si ceux-ci se déroulent comme prévu du 24 juillet au 9 août. Le Comité olympique canadien (COC) compte ainsi protéger ses athlètes de la prolifération mondiale du coronavirus COVID-19. Plus tôt, dimanche, le Comité international olympique (CIO) avait affirmé qu’il se donnait encore quatre semaines pour décider du sort de Tokyo-2020.

Comme bon nombre de ses compatriotes, Katerine Savard s’attendait à ce qu’une annonce survienne bientôt à ce sujet. « On voit la situation mondiale, en Italie, à New York ; ça fait peur à tout le monde », a-t-elle dit à La Presse.

N’empêche, la nouvelle qu’elle souhaitait apprendre, c’était un report des Jeux par le CIO. L’annonce du COC l’a donc prise par surprise, même si elle estime après coup que cette décision « était la meilleure à prendre ».

Vu le poids qu’exerce le Canada au sein du mouvement olympique, il ne serait pas surprenant que ce coup d’éclat fasse boule de neige auprès d’autres nations et force la main au CIO.

PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Katerine Savard

Katerine Savard s’accroche à cet espoir. Car de toute façon, cette médaillée de bronze des Jeux de Rio en 2016 voyait déjà croître l’angoisse d’être privée d’entraînement à quatre mois des Jeux, vu la fermeture de toutes les installations sportives au cours des derniers jours.

Dimanche soir, elle essayait de « relativiser » la situation autant qu’elle le pouvait, affirmant à quel point elle était peinée pour ses coéquipières – notamment sa partenaire de nage Mary-Sophie Harvey, dont ce serait les premiers Jeux.

« J’essaie de relativiser, de me dire que je l’ai déjà vécu… Mais ça me fait beaucoup de peine », répète-t-elle encore.

D’une seule voix

Le COC et le Comité paralympique canadien (CPC) ont annoncé leur décision d’une seule voix dans un communiqué. Appuyés par les Commissions des athlètes, les organismes nationaux de sport et par le gouvernement du Canada, ils donnent ainsi un écho à la volonté des athlètes en demandant au CIO de reporter les Jeux.

« Le COC et CPC lancent un appel d’urgence au CIO, au Comité international paralympique (CIP) et à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de reporter les Jeux d’un an et nous leur offrons notre soutien total et notre contribution pour traverser les complexités provoquées par un report des Jeux. Bien que nous reconnaissions les défis inhérents liés à un tel report, rien n’est plus important que la santé et la sécurité de nos athlètes et de la communauté mondiale », a écrit Équipe Canada.

Au cours des derniers jours, des voix fortes s’étaient élevées au pays pour réclamer un report. Les ex-champions olympiques ou paralympiques Alexandre Bilodeau (bosses), Jean-Luc Brassard (bosses), Sylvie Fréchette (nage synchronisée), Philippe Gagnon (natation), Jennifer Heil (bosses) et Clara Hughes (patinage de vitesse) ont notamment ajouté leur poids à une pétition qui circulait pour faire bouger le CIO.

Sur le site de Radio-Canada, le fondeur Alex Harvey a publié samedi un long texte au titre évocateur « De grâce, prenez une décision ! » et implorant le Comité de ne plus garder les athlètes dans l’inconnu.

C’est avec beaucoup de regret, c’est une décision difficile, déchirante, mais on est confrontés à une situation où on n’a pas le choix. Nous n’enverrons pas d’athlètes aux Jeux de Tokyo, à moins qu’on soit assurés qu’ils soient dans un environnement sain. Et cette assurance, nous ne l’avons pas.

Marc-André Fabien, président du Comité paralympique canadien

Le COC et le CPC disent avoir pris cette décision dans l’intérêt de la santé publique dans le contexte actuel de la COVID-19, des risques qui y sont associés et du respect des mesures demandées par les gouvernements.

« La prise de décision, elle est difficile, mais elle est simple tout à la fois : pour nous il était primordial de veiller à la santé des athlètes, de leur famille, des personnes autour d’eux », explique Marc-André Fabien, président du Comité paralympique canadien, joint par La Presse, dimanche soir.

« En ne reportant pas les jeux, nous forçons les athlètes à continuer leur entrainement dans des conditions difficiles, voire impossibles vu que les installations sportives sont fermées. Ça leur rend la vie quasiment impossible, ça les force même à aller à l’encontre des instructions publiques. »

Le Canada arrive premier

Dimanche matin, le Comité international olympique a déclaré qu’il se donnait quatre semaines pour déterminer le sort des Jeux d’été. Pour la première fois depuis le début de la pandémie, le CIO a avancé qu’il envisageait des options, y compris un report. N’empêche, ce mois d’attente était beaucoup trop long aux yeux d’Équipe Canada.

« Ça peut paraitre louable, mais ça laisse entendre que les athlètes sont en suspens pendant quatre semaines, à ne pas savoir ce qu’il advient de leur sort », de dire M. Fabien.

Le Canada est devenu le premier pays à demander officiellement le report des Jeux d’été et à retirer ses athlètes de la compétition internationale si elle est maintenue en juillet 2020. Tous les acteurs impliqués ont été consultés et il appert que la décision était appuyée par la grande majorité.

« Je suis extrêmement confortable avec cette décision, on a de quoi être fiers, on est les premiers à mettre notre pied à terre », a déclaré Martin Goulet, directeur général de Water-Polo Canada. « Ça a été un processus intense, mais rapide. On était tous réticents il n’y a pas tellement longtemps. On connait nos athlètes, personne ne prend ça à la légère. Mais là, ça va au-delà du sport. »

Déjà, lundi, le premier ministre du Japon, Shinzo Abe, s’est prononcé lors d’une session du Parlement. Il a déclaré que le report des Jeux serait inévitable s’ils ne pouvaient pas être organisés de manière complète en raison de l’impact de la pandémie de COVID-19.

L’Australie pourrait devenir le deuxième pays à emboiter le pas au Canada. Lundi matin, sans prendre une décision aussi ferme que le Canada, le vice-président du Comité olympique australien, Ian Chesterman, a demandé aux athlètes australiens de se préparer pour 2021, disant qu’il « est clair que les Jeux ne peuvent se tenir en juillet ».