Son prédécesseur était on ne peut plus connu. Lui, c’est un euphémisme, l’est beaucoup moins. À l’aube du début de saison en MLS, regard sur le parcours de celui qui dirige le CF Montréal depuis un mois à peine, Wilfried Nancy.

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

La jeunesse

Père en mer

Guadeloupe, Martinique, île de la Réunion, Djibouti. Enfant, tous les deux ans, Wilfried Nancy déménageait d’une région à une autre. Ou d’un port à un autre.

Son père, d’origine guadeloupéenne, était dans la marine française et la famille le suivait partout, à chacune de ses mutations.

Les enfants, entend-on à répétition, ont besoin de stabilité, d’ancrage physique. De routine.

« Pour moi, ç’a été extraordinaire. Aujourd’hui, c’est ce qui me permet d’avoir l’ouverture d’esprit que j’ai, de faire preuve d’empathie et de bienveillance envers les gens. Parce que j’ai vécu dans des pays où il y avait des cultures différentes. J’ai appris que chaque être humain est différent et cherche à avoir son propre bonheur à sa propre façon. Si je suis comme je suis, c’est que j’ai eu cette occasion de vivre à de nombreux endroits », fait valoir Nancy.

Une enfance loin de l’encadrement structuré propice au développement des aptitudes sportives, cependant. Raison pour laquelle il n’a pas fait partie de clubs organisés avant l’adolescence.

« Je faisais un peu de basket, un peu de foot. Mais je jouais tout simplement avec des amis où j’étais », confie-t-il.

Wilfried Nancy – dont la mère est sénégalo–cap-verdienne – est né à Le Havre, à 45 minutes à peine du point le plus à l’est du débarquement de Normandie.

Puis, alors qu’il est âgé de 11 ans, la famille part du nord du pays pour élire domicile dans le Sud, près de Marseille, à Toulon plus précisément, où le jeune Nancy sera inscrit au club de foot de la marine.

À 14 ans, il est recruté par le club phare de l’endroit, le Sporting Club de Toulon. Point d’origine de cette carrière dans laquelle il baigne toujours 30 ans plus tard. Il a eu 44 ans vendredi dernier, jour de cet entretien.

Le joueur

Les regrets du défenseur

Wilfried Nancy entame sa carrière pro avant d’atteindre la vingtaine, en 1996, avec Toulon, en Ligue 2 française. Il y jouera jusqu’à ce que le club soit rétrogradé financièrement et sportivement en quatrième division.

Pour cette raison, Nancy quitte alors Toulon afin de tenter sa chance ailleurs. En fin de compte, il ne rejouera plus jamais en deuxième division, se promenant de 1998 à 2005 entre des clubs de troisième, de quatrième et de cinquième divisions françaises.

« J’ai quand même des regrets, admet-il d’emblée. Parce que si j’avais été plus constant, j’aurais pu jouer en première division. Et je sais pourquoi maintenant, en étant coach, je n’ai pas pu percer. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Wilfried Nancy, alors qu’il était entraîneur-chef de l’équipe des moins de 18 ans de l'Impact (U18) en 2012

Plus constant, mais encore ?

« J’étais défenseur central et, balle au pied, j’aimais jouer. J’avais une bonne technique, par contre je manquais de constance comme défenseur central – j’étais plus libéro à l’époque – et c’est ça qui a fait que les clubs ont hésité chaque fois à me prendre pour la première division. »

En d’autres mots, le défenseur Nancy appréciait le jeu vers l’avant, mais présentait des lacunes derrière.

« Défensivement, je manquais parfois d’agressivité. À l’époque, le profil des défenseurs centraux était d’être très bons défensivement et pas spécialement bons offensivement. Donc, je pense que si j’avais joué à la période où on est maintenant, j’aurais pu avoir un peu plus de succès », analyse-t-il en riant.

Si ses lacunes ont nui à sa carrière sur le terrain, elles l’ont, d’une certaine façon, bien servi dans sa transition vers le rôle d’entraîneur.

« Oui, totalement, parce que je n’étais pas rapide. J’étais un joueur qui anticipait beaucoup, donc ça développait naturellement une réflexion au sujet du jeu », explique Nancy.

Aujourd’hui, je me rends compte que la façon dont je veux que mon équipe joue est faite de ce que j’ai vécu quand j’étais jeune, tout simplement.

Wilfried Nancy

« J’aime que les joueurs jouent ensemble. J’aime un jeu de passes pour éliminer les adversaires. J’aime aussi – comme je ne l’ai pas eue, moi, cette agressivité-là – que mon équipe soit agressive parce que je me suis rendu compte que dans ma vie, c’est ce qui a manqué pour que je passe au plus haut niveau. »

La vie dans les basses divisions

Après Toulon, Wilfried Nancy usera beaucoup sa valise.

Beaucaire (quatrième division), Raon-l’Étape (troisième), Ivry (cinquième), Noisy-le-Sec (troisième), Châtellerault (quatrième), chaque fois pour un an. Avant de terminer avec deux années à Orléans (cinquième, puis quatrième divisions), où il jouera notamment avec un Cyril Théréau en début de carrière.

« Il n’est pas devenu une star, mais un très bon joueur », résume Nancy.

Théréau a fini l’an dernier sa carrière en Serie A italienne, où il a marqué 75 buts en 269 matchs (en incluant 10 rencontres en Coupe d’Italie).

Et la vie dans les divisions inférieures, en France, comment est-ce ?

« Je vais être honnête, ma première entrevue, je l’ai faite il y a deux mois pour avoir le poste [d’entraîneur-chef du CF Montréal]. Je n’avais jamais fait d’entrevue de ma vie, relate Nancy. J’ai toujours vécu de ma passion, je n’avais pas à me plaindre. Que ce soit en deuxième ou en quatrième division, j’avais toujours l’argent nécessaire. J’avais toujours un bon contrat. »

Parce que son statut de joueur pro en provenance de la deuxième division lui conférait une certaine valeur, indique-t-il. Donc, même en descendant dans les rangs inférieurs, des avantages le suivaient. L’appartement payé. La voiture aussi.

« Il y avait des bénéfices, comme on dit. Plus je descendais de niveau, plus j’étais semi-professionnel, mais je conservais les mêmes avantages qu’un joueur professionnel », raconte Wilfried Nancy.

Il n’a donc jamais eu à travailler hors du monde du soccer pour payer les factures. Ce qui n’est « vraiment pas » le cas – sa réponse est sans équivoque – de la plupart des autres joueurs dans ces championnats.

Dans ces circonstances, il aurait pu « rester tranquillement en France », comme il le dit. Mais l’appel du Québec se fera éventuellement entendre. Après celui du coaching.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Wilfried Nancy lors du dernier entraînement du CF Montréal au Québec, le 6 avril dernier, avant l’envolée de l’équipe vers la Floride

L’entraîneur

« Wilfried, c’est le moment »

Il avait déjà le coaching en lui. Mais des agents auront probablement accéléré son saut vers le métier d’entraîneur.

À 22, 23 ans, après Toulon et Beaucaire, Wilfried Nancy se retrouve à Raon-l’Étape, en troisième division, championnat communément appelé « National ».

Puis, en fin de contrat, il a l’occasion d’aller en deuxième division anglaise. Occasion qui ne s’est pas concrétisée en raison d’« une mauvaise expérience par rapport à des agents, alors que tout était pratiquement signé », rapporte l’ex-défenseur.

« Donc, je me suis retrouvé en difficulté, raconte-t-il. Et à partir de là, j’ai commencé à me poser des questions. Parce que je sentais que les contacts que j’avais à l’époque en première et deuxième divisions n’arrivaient plus trop. J’ai commencé à me recentrer sur moi-même et à m’intéresser véritablement au coaching. À l’entraînement, aux séances. Pourquoi faire ceci et de cette façon. »

Il constatait qu’il n’allait « pas faire une grande carrière » comme joueur. Sans douter, en contrepartie, que le foot était sa vie.

Trop jeune pour raccrocher, il séjournera ensuite à Ivry et à Noisy-le-Sec, avant d’atterrir à Châtellerault, en quatrième division, où il fait la connaissance d’un « super entraîneur ».

« Stéphane Moulin était avant-gardiste dans ses méthodes de travail », se souvient Nancy.

PHOTO FRED TANNEAU, AGENCE FRANCE-PRESSE

Stéphane Moulin

Moulin est coach d’Angers en Ligue 1 française depuis 2011. Il a annoncé il y a quelques semaines qu’il abandonnerait son poste au terme de la présente saison.

« J’ai appris beaucoup de lui et ça s’est fait à partir de là. Je me suis vraiment dit : “Wilfried, c’est le moment.” J’avais commencé à passer mes diplômes, j’entraînais déjà le mercredi les joueurs de l’école de foot, les 11, 12 ans. »

Nous sommes en 2002. Nancy n’a que 25 ans.

Il jouera néanmoins deux autres saisons avec Orléans. Mais le processus était enclenché. L’entraîneur avait déjà pris le pas sur le joueur.

Des inspirations

S’il a exprimé des regrets sur sa tenue comme joueur, Nancy ne s’en dit pas moins heureux de cette période puisqu’elle l’aura conduit au métier qui lui permet de vivre encore de sa passion.

En cours de route, il indique avoir appris de chacun de ses entraîneurs, que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons.

À 22 ans, il y a un coach qui m’a fait ouvrir les yeux sur le jeu. Sur le fait que les maîtres du jeu étaient les joueurs qui n’avaient pas le ballon et non celui qui l’a. Parce que le football est fait de mouvement.

Wilfried Nancy

« Je me suis rendu compte qu’il avait totalement raison, poursuit-il. Les décideurs, ce sont ceux qui n’ont pas le ballon parce que ce sont eux qui vont poser des solutions. J’avais bien aimé ça. »

Le défenseur a aimé d’autres entraîneurs pour leur management, leur rigueur.

« Et puis, il y a ceux que je n’aimais pas parce qu’ils n’expliquaient pas pourquoi on faisait tel exercice. Dans ce cas, c’est difficile de le comprendre. »

On lui demande si, à l’inverse, des joueurs l’ont marqué depuis qu’il est entraîneur.

Le premier qu’il évoque : Didier Drogba. De qui il a aussi beaucoup appris, dit-il.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Didier Drogba à l'entraînement avec l'Impact en novembre 2016

« Souvent, quand on parle de stars dans notre métier, les gens peuvent se dire que ce ne sont pas des personnes qui travaillent, qui sont difficiles à coacher, qu’ils ont leur ego. Mais sincèrement, j’ai appris que les grands joueurs, ce qui fait leur force, c’est que ce sont de gros bosseurs. C’est incroyable, lance Nancy d’un ton admiratif. Ils arrivent avant l’entraînement et ils restent après. Ils sont passionnés par leur métier. Ça m’a énormément marqué.

« Je me disais toujours : “Ah, ça va être difficile de coacher ces gens-là.” Oui, ils ont leur ego. Mais quand on les voit travailler, c’est du bonheur et on les prend comme exemples. Bien sûr, il n’y a pas que les joueurs stars, mais ce qui m’a impressionné, c’est qu’ils ne sont pas les plus difficiles à coacher. »

Étant en fin de carrière, Drogba ne se donnait pas nécessairement à fond tout au long d’un entraînement de 60 ou 90 minutes, reconnaît Nancy.

« Mais sur des données très courtes, on voyait pourquoi il avait été un grand joueur comme ça », poursuit-il.

Oui, en raison de l’ego, sur le plan du comportement avec les autres, des ajustements doivent parfois être apportés. « C’est indéniable », avoue l’entraîneur.

Mais il maintient qu’en ce qui concerne la rigueur sur le terrain, il n’a « rien à dire ».

Puis, il revient sur Marco Donadel, qu’il cite souvent. Un joueur « très professionnel » et respectueux des consignes.

« Ce n’est pas anodin que ces personnes-là aient réussi », fait observer Nancy.

Le Québec

Un pro chez les Citadins

Après sa deuxième saison à Orléans, Wilfried Nancy visite sa mère à New York, puis s’offre une semaine de vacances à Montréal.

Le Français répond ainsi à l’appel d’un ami d’enfance qui, installé dans la métropole depuis un an, lui vantait les mérites de la ville.

Sa semaine le convainc de tenter l’expérience québécoise. Nous sommes en mai 2005. Il rentre en France pour faire produire ses papiers – « à l’époque, c’était facile d’avoir le permis de travail » –, puis débarque à Montréal en août.

« Je me suis dit que j’essaierais quelques mois et je me suis rendu compte au bout de trois semaines que j’allais rester ici ! », lance-t-il en riant.

Mais il ne s’agissait pas que d’un simple déménagement. Nancy avait un plan. Il souhaitait que son ami « lui présente des gens ». La première étape allait passer par son admission au sein de l’équipe de soccer de l’UQAM.

« Notre première rencontre s’est faite dans un café parce qu’un de ses amis était un de mes joueurs et le projet a toujours été qu’il souhaitait être coach, raconte Christophe Dutarte, entraîneur-chef des Citadins, devenu depuis un proche de Nancy. Il m’a demandé – comme ça faisait des années que j’étais ici – si je pouvais l’aider à avoir des contacts pour préparer sa reconversion. »

En match préparatoire, les Citadins affrontent l’Impact.

« Je crois qu’on avait perdu 1-0 », réfléchit l’entraîneur-chef du CF Montréal.

Il sera nommé joueur par excellence de la ligue universitaire québécoise cette année-là.

En raison de son bagage, à 28 ans, il était indiscutablement au-dessus du niveau de la ligue, selon Dutarte, quoi qu’en dise le principal intéressé.

Mais, plus important, Nancy exerçait une grande influence sur le groupe.

L’impact qu’il a eu auprès des jeunes joueurs, c’était sa vision, surtout qu’il était défenseur central. Et il était complémentaire avec l’entraîneur parce qu’il est très modéré et très juste dans ses propos. Donc, on avait des discussions et c’était un excellent relayeur d’informations sur le terrain par rapport à ce que l’entraîneur voulait.

Christophe Dutarte, entraîneur-chef des Citadins de l'UQAM

Le nouveau venu ne suivra qu’une session de cours. Son agenda s’était rempli rapidement, alors qu’il enseignait déjà le soccer au collège Stanislas et en sport-études à Laval.

Au fait, Wilfried, en quoi étiez-vous inscrit à l’UQAM ? Cette fois, ce n’est pas un léger ricanement. Il pouffe de rire. « J’ai étudié en langues. La linguistique. »

Pour comprendre l’accent québécois, je présume ? « Oui, c’est ça ! »

Une étape à la fois

Cette saison avec les Citadins a grandement contribué à son acclimatation rapide au Québec, qu’il a aimé instantanément.

« J’ai été frappé dès les premières semaines par l’ouverture d’esprit des gens, a raconté Wilfried Nancy au collègue Mathias Brunet, en août dernier. En France, on était habitués à avoir des a priori sur les autres, parce qu’on a été éduqués comme ça, malheureusement. J’ai pris conscience que tout le monde avait sa chance ici. »

Il a rencontré sa femme, avec qui il a une fille de 9 ans et un fils de 4 ans, et est citoyen canadien depuis plus de cinq ans.

La suite de son parcours professionnel, après l’UQAM, alors qu’il se concentre exclusivement sur sa deuxième carrière, est mieux connue.

Nancy passera par le niveau AAA, en 2006 et en 2007, par les équipes du Québec à partir de 2007, puis sera directeur technique adjoint à l’Association régionale de soccer de la Rive-Sud en 2008.

En 2011, il devient entraîneur à la nouvelle Académie du club, où il occupera les postes d’entraîneur-chef des moins de 18 ans, des moins de 21 ans, puis des moins de 16 ans.

Le 7 janvier 2016, il se joint à l’Impact en tant qu’entraîneur adjoint.

Depuis, il a survécu aux congédiements de Mauro Biello et de Rémi Garde et au départ de Thierry Henry, avant d’accéder lui-même au siège d’entraîneur-chef. Chose rarissime dans le monde du sport professionnel.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le propriétaire de l’Impact, Joey Saputo, présente l’équipe d’entraîneurs qui entourera Rémi Garde en 2018

Que le club et les coachs aient reconnu sa compétence est sa « plus grande fierté », dira-t-il en nommant tous ceux avec qui il a étroitement travaillé depuis son arrivée dans l’organisation.

La saison ne s’annonce pas facile pour le CF Montréal, mais son nouvel entraîneur-chef se montre serein.

Et, quoi qu’il advienne, une quinzaine d’années après avoir quitté son pays d’origine, Wilfried Nancy aura atteint les sommets du soccer de sa terre d’accueil.