« Le Kazakhstan a le droit, il a choisi Vino. »

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Jean Bélanger ne le cache pas : les agissements d’Alexandre Vinokourov, manager sportif suspendu d’Astana-Premier Tech, sont au cœur de la décision de la multinationale québécoise d’abandonner prématurément la propriété et la commandite de l’équipe cycliste.

Écarté juste avant le départ du dernier Tour de France, en juin, Vinokourov reprendra ses fonctions à partir de l’an prochain, a annoncé l’équipe le 16 août, deux semaines après l’annonce du retrait de Premier Tech.

« C’est malheureux, Vino est un ami, bien qu’on puisse avoir des visions différentes de comment opérer l’équipe », a commenté Bélanger, président, chef de la direction et actionnaire majoritaire de l’entreprise de Rivière-du-Loup.

« Donc, oui [le différend] est vraiment autour de la présence de Vinokourov et de la philosophie qu’il voulait en termes stratégiques et tactiques dans l’équipe. Le Kazakhstan a eu à choisir : est-ce qu’on y va avec l’approche Vinokourov ou on y va avec l’approche internationale, professionnelle, transparente ? »

PHOTO ÉRIC LALMAND, ARCHIVES BELGA

Alexandre Vinokourov

Selon une clause prévue au contrat qui courait jusqu’en 2022, Premier Tech, actionnaire à 50 % depuis 2020, aurait pu prendre possession de la totalité de la formation WorldTour, a indiqué Bélanger.

Or, les velléités légales manifestées par le gouvernement kazakh, qui détient l’autre moitié de l’équipe, ont convaincu la direction de Premier Tech de se retirer de l’aventure amorcée comme simple commanditaire en 2017.

« On avait une option irrévocable d’acheter [les parts du] Kazakhstan », a expliqué Bélanger en marge des Championnats canadiens présentés à Saint-Georges, en Beauce.

« Eux n’en avaient pas. […] Mais ils voulaient en faire une bataille à la vie, à la mort, qui aurait pris deux ou trois ans à régler. On n’avait pas d’appétit pour ça. »

« Notre décision a été : on ne va pas détruire l’équipe. Il y a 85 personnes dans l’équipe. Des coureurs, du management, du staff. On ne peut pas faire ça. Il faut se mettre au-dessus de la mêlée. On ne peut pas tomber dans la boue. »

« Opération grand ménage »

La philosophie de gestion est à la base du différend entre les deux parties. Premier Tech souhaitait plus de « transparence », une « gestion professionnelle » et une ouverture au marché de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord.

Jean Bélanger voulait ainsi augmenter le budget de l’équipe afin d’améliorer ses résultats sportifs.

Depuis le début des discussions, en 2018, Bélanger sentait que son partenaire kazakh, représenté par l’Astana Presidential Club du fonds Samruk-Kazyna JSC, sorte d’Investissement Québec local, partageait cette philosophie. Un changement d’interlocuteurs, soient le ministère des Sports et la fédération cycliste kazakhe, a provoqué une scission en juin.

À la même période, Vinokourov a été écarté de ses fonctions de premier dirigeant sportif à quelques jours du départ du Tour. Le champion olympique de 2012, véritable icône dans son pays, n’aurait pas respecté les clauses de son contrat, lui qui avait essuyé un premier camouflet l’automne précédent.

« Il a été sans contrat pendant deux mois, a souligné Bélanger. On ne le reprenait pas, ça faisait partie de l’opération grand ménage. Finalement, le premier ministre a obligé à ce qu’il revienne. On a dit : c’est correct, on va lui faire une description de tâches très serrée. Et juste avant le départ du Tour, il faisait n’importe quoi. On l’a suspendu. Et c’est autour du retour, non-retour de Vino pour 2022 que tout s’est joué. »

Selon le propriétaire de Premier Tech, Vinokourov ne partageait pas la volonté d’expansion.

« Quand on est arrivés dans le sport, il m’a accueilli, il a accueilli Premier Tech. Il m’a vraiment introduit à ce sport-là. Je suis capable de vivre en ‟coopétition”, coopérer et être en compétition. C’est un ami, mais je ne trouve pas qu’il avait une bonne vision de la chose. Je lui ai expliqué ma vision. »

C’est lui, le champion olympique, c’est lui, l’ancien coureur. Moi, je suis l’homme d’affaires qui peut faire des chèques, mais mêle-toi pas du sport. On est en accord d’être en désaccord.

Jean Bélanger

À l’instar d’autres formations du WorldTour, Jean Bélanger voulait augmenter le nombre de commanditaires sur le maillot de l’équipe.

« On était dans la deuxième portion du top 10. [On souhaitait] venir à monter dans la première portion, dans le top 5, qui sait le top 3. Mais pour faire ça, ça prend des sous. Et juste entre deux payeurs – Premier Tech, le Kazakhstan –, tu ne peux pas atteindre le top niveau. »

Vinokourov ne voyait pas les choses de la même façon.

« Vino, c’est comme : on n’a pas besoin de faire ça et on va gérer ça en petites cliques. On n’a pas d’affaire à avoir d’autres sponsors. On est corrects entre nous. On garde ça un petit club serré, sélect. Le moins on en dit, le mieux c’est. Pas de meeting du staff, pas d’explications au staff sur la stratégie pour l’année, où on veut mettre les fonds, qu’est-ce qu’on veut favoriser. Gérer vraiment les cartes très près de la poitrine. C’est correct, c’est deux façons de gérer, mais nous, on voulait aller vers le changement. »

BikeExchange ?

Premier Tech poursuivra son engagement dans le WorldTour avec une autre équipe dont l’identité sera annoncée d’ici la fin du mois. Depuis le printemps, « une quinzaine » de formations ont discuté avec l’entreprise manufacturière canadienne, dont les relations avec Astana étaient déjà difficiles.

Selon Cyclingnews, Premier Tech aurait eu des pourparlers pour une entente à long terme avec l’équipe australienne BikeExchange, qui accueillerait le coureur danois Jakob Fuglsang, en fin de contrat avec Astana-Premier Tech. Des rumeurs font également état d’Israel Start-Up Nation, du Montréalais d’origine Sylvan Adams, de la sud-africaine Qhubeka-NextHash et de la ProTeam (deuxième division) Rally Cycling.

Jean Bélanger a confirmé à La Presse que son prochain partenaire se trouve parmi ces quatre équipes. « Laquelle ? Ça reste à être finalisé. »

Une chose est certaine, Hugo Houle, qui a pu résilier sa dernière année de contrat avec Astana, accompagnera Premier Tech jusqu’en 2024, année où il compte se retirer.