Cette fois, Hugo Houle n’était pas dans le siège du conducteur. Dans le monde du vélo, c’est plutôt bon signe.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Un autre que lui dirigeait les opérations dans le peloton, évitait les pièges, le remontait quand la situation se corsait. Le pilote s’appelait Jakob Fuglsang, habituel chef de file d’Astana-Premier Tech qui avait hissé le drapeau blanc dans la pluie froide de la veille, donnant le feu vert à Houle, l’équipier fidèle.

Le Québécois en a profité pour grimper au 13e rang du classement général de Tirreno-Adriatico, une épreuve de catégorie WorldTour.

Entre le meneur Tadej Pogačar, jeune prodige slovène vainqueur du dernier Tour de France, et lui, il y a presque exclusivement des grands noms : Van Aert, Landa, Bernal, Fabbro, Wellens, Almeida, Bardet, Nibali, Simon Yates, Soler, Quintana…

« Si tu regardes les gars autour de moi, ils ont gagné des grands tours ou ils gagnent 1 million d’euros », souriait Houle au terme de la sixième étape, lundi.

Toute la journée, il s’est tenu au chaud dans le sillage de Fuglsang, dans un renversement de leurs rôles habituels.

« J’avais juste à fermer les yeux, à garder sa roue et j’étais toujours devant. Ça m’a fait chaud au cœur de le voir rouler comme ça pour moi. C’est ce que je fais toute l’année pour lui. De recevoir le retour du pendule comme ça, ça fait plaisir. Il n’aime pas trop se battre pour la position. Je voyais qu’il se donnait à 100 % parce qu’on était toujours devant à se battre. C’est parce qu’il voulait me remercier, j’en suis certain. C’était vraiment une belle journée de pouvoir vivre ça. »

Houle a conclu l’étape au 22e rang, à 1 min 9 s du gagnant, le Danois Mads Würtz Schmidt (Israel Start-Up Nation), scellant ainsi sa 13e place au général à la veille du traditionnel contre-la-montre final, mardi. Sur un parcours plat de 10 kilomètres, les positions ne devraient pas bouger.

« Ça gonfle mon moral »

Le cycliste de 30 ans est donc en passe de signer le meilleur résultat de sa carrière dans une course par étapes de ce niveau. Il a fini cinquième de l’Arctic Race en Norvège en 2019 et huitième du Tour du Danemark en 2018, deux épreuves de la catégorie inférieure.

« Ça gonfle mon moral et ça me met en confiance, a souligné celui qui se classe à 11 min 26 s de Pogačar. Moi aussi, je suis capable de faire de belles choses. Il faut juste que j’aie confiance en moi. »

Je suis rendu à un niveau où je peux jouer avec les meilleurs au monde.

Hugo Houle

Houle est d’autant plus étonné qu’il a abordé la Course des deux mers encore aux prises avec les relents d’un rhume qui l’a terrassé le mois dernier. « Ça ne m’était jamais arrivé d’être amorphe comme ça pendant deux semaines. »

Revenu un peu trop tôt à la compétition en France à la fin de février, il s’est demandé s’il n’avait pas un peu trop poussé la note durant les camps préparatoires, dont le dernier en altitude à Tenerife.

Encore à plat à ses premiers coups de pédale à Tirreno, le natif de Sainte-Perpétue a constaté un déblocage à partir de la troisième étape.

« Là, je me sens extrêmement bien. Je suis fatigué, mais les sensations dans les jambes reviennent à ce qu’elles étaient pendant le Tour de France ou en fin de saison passée. Je sentais que la force était là, un peu comme au Tour des Alpes [où il a passé deux journées en échappée]. Pendant les deux semaines où j’ai été malade, j’ai eu peur de m’être trop entraîné. Je commençais à avoir des doutes un peu. »

Ce regain lui a permis de bien servir les intérêts collectifs sans penser qu’il finirait par pouvoir jouer sa carte personnelle. Après avoir placé Alex Aranburu, cinquième de la deuxième étape, et Fuglsang, septième au général, il a perdu quatre ou cinq minutes en roulant à son train dans des fins d’étape.

Dans les circonstances, Houle est « très, très surpris » de se retrouver dans une position aussi favorable à la veille de l’arrivée. Il ne l’a pas eue au rabais.

En marge d’un autre numéro ahurissant de Mathieu Van der Poel, dont le raid solo de 50 km enrichit encore un peu plus la légende naissante, Houle s’est distingué à sa façon dimanche. Libéré de ses obligations vis-à-vis de Fuglsang, il a mis une trentaine de kilomètres pour rejoindre le groupe de tête au bout d’une contre-poursuite menée sous la pluie froide avec son coéquipier Fabio Felline, quatrième à Castelfidardo.

« J’ai été opportuniste. J’ai eu la chance de foncer, les jambes ont répondu. C’est assez rare que j’arrête. Je suis quand même un battant. Il faisait 5 degrés, je n’avais que mon maillot sur le dos, pas de maillot de corps. Je me suis dit : let’s go, je ne peux pas avoir froid ! Sur un parcours comme ça, je savais qu’il ne fallait jamais abandonner. Les gars devant s’essoufflent, s’alimentent mal, c’est propice aux défaillances. Quand j’ai passé la ligne, j’ai vu avec qui j’étais. C’est là que j’ai compris que je faisais une sacrée course. »

Guillaume Boivin, l’autre Québécois en lice, souhaite que la prestation de son ami, à qui il a donné un petit coup de main dans le final lundi, ne passe pas inaperçue.

« Je ne sais pas si les gens à la maison réalisent ce que ça veut dire d’être 13e au général d’une course comme Tirreno, a insisté le coureur d’Israel Start-Up Nation. Ça a couru solide toute la semaine. C’est vraiment impressionnant. Chapeau bien bas à Hugo, c’est le fun pour lui. »

Houle disputera le contre-la-montre de mardi avec l’idée de tester son nouveau matériel, en particulier un guidon en carbone formé sur mesure et une selle sur laquelle il se sent beaucoup plus à l’aise. Une place parmi les 20 premiers le réjouirait, mais l’essentiel du travail est déjà fait.

Haro sur les accolades !

Boivin a bien failli commettre un impair sanitaire en voulant célébrer la victoire de son coéquipier Mads Würtz Schmidt dans l’aire d’arrivée, stoppant net l’accolade spontanée qu’il s’apprêtait à lui donner.

Afin de mener par l’exemple dans le contexte de la pandémie, l’UCI a fortement recommandé aux coureurs de restreindre ce genre de manifestation de joie, il y a une semaine.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’ISRAEL START-UP NATION

Guillaume Boivin (à gauche) félicite son coéquipier d’Israël Start-Up Nation Mads Würtz Schmidt.

Difficile de se retenir pour les représentants d’Israël Start-Up Nation, qui ont été presque de tous les coups à Tirreno-Adriatico en l’absence de leurs deux leaders, Michael Woods et Dan Martin. Ancien champion mondial du contre-la-montre junior et U23, Würtz Schmidt s’est imposé à l’issue d’une échappée matinale à six, la première à se rendre jusqu’au bout.

« Mads a fait ça comme un champion, a dit Boivin, qui est lui-même venu à 2,5 km de mener une échappée à bon port vendredi. C’est un bon chum, j’étais super content pour lui, il a tellement de talent. On a passé une belle semaine, on était un peu des négligés. Finalement, il est allé nous chercher une belle victoire à la dernière journée. La plus grande partie du mérite lui revient, mais ça fait quand même du bien à tout le monde. »

À noter que ce succès est le premier de l’année pour Cherie Pridham, première directrice sportive dans une équipe masculine du WorldTour. La Britannique ne cachait pas sa joie dans la voiture.