À 29 ans, le Montréalais James Piccoli disputera son premier grand tour, la Vuelta, qui s’élance mardi dans un contexte incertain en Espagne.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Joint au Pays basque, James Piccoli semblait décrire un rêve éveillé. Six ans après ses débuts professionnels, le cycliste montréalais s’apprête à prendre le départ du Tour d’Espagne, ce mardi.

Au début du mois, il participait pour la première fois à Liège-Bastogne-Liège, chaperonné par son coéquipier Dan Martin, vainqueur de la classique mythique en 2013. Le vétéran de 34 ans a été d’un précieux secours pour le guider sur des routes qu’une bonne partie du peloton connaît presque par cœur.

Martin, qui sera le chef de file d’Israel Start-Up Nation (ISUN) sur la Vuelta, l’a surtout mis en confiance.

« Honnêtement, j’ai vraiment été étonné de voir à quel point il croit en moi, a raconté Piccoli lundi. Il veut me voir m’améliorer. Il n’est pas arrivé dans l’équipe en disant : je veux gagner telle course, fais ci, fais ça. Il m’a pris à part et m’a dit : je vois un potentiel en toi, suis-moi si tu peux. Si tu es là pour m’aider ou si j’ai besoin de quelque chose, je vais te le dire. Sinon, sers-toi de cette occasion pour apprendre. »

Le message était le même pour le Tour d’Espagne, où Martin peut viser la victoire et le maillot rouge de meneur dès la première étape vers le sanctuaire d’Arrate. Classique du Tour du Pays basque, la montée finale de 5 km, un étroit serpentin dans un bois, sied à merveille au puncheur irlandais… comme à Piccoli.

« La seule chose, c’est que ça se termine par un faux plat au sommet, a noté le gagnant du Tour de Beauce en 2018. Ça se décidera peut-être par un sprint d’un petit groupe. Si je peux être là pour l’aider, ce serait magnifique. »

« J’ai vraiment hâte »

Seul Canadien parmi les 176 partants avec son futur coéquipier Michael Woods, un autre qui peut lorgner la victoire mardi, Piccoli réalise déjà un exploit en s’alignant à son premier grand tour.

Néophyte au début de la vingtaine, il courait pour une formation de troisième division jusqu’à l’an dernier. En signant un contrat avec ISUN, avec qui il a prolongé son association pour deux saisons de plus, il a atteint directement le niveau WorldTour. Ce statut lui donne accès à une première épreuve de trois semaines.

« Tu peux faire des courses d’un jour, des contre-la-montre ou des courses par étapes d’une semaine même au niveau amateur, a dit le deuxième du Tour de l’Utah l’an dernier. Un grand tour de trois semaines, il n’y a pas d’autre façon de le faire qu’au Tour de France, au Giro et à la Vuelta. J’en ai toujours rêvé. Je suis curieux de connaître la fatigue de la troisième semaine, les grands cols, etc. J’ai vraiment très hâte. »

À moins de 24 heures du départ à Irún, Piccoli sentait qu’il faisait un saut « dans l’inconnu », se disant partagé entre « la nervosité et l’excitation ».

« Pas juste parce que c’est mon premier grand tour, mais aussi parce que la Vuelta ne s’est jamais tenue si tard et qu’il y a de plus en plus de cas de COVID-19 [en Europe]. »

Avec les mesures mises en place dans plusieurs pays, on ne sait pas si la course va se dérouler jusqu’à la fin.

James Piccoli

Ralenti par un rhume après Liège, Piccoli souhaite que son gros mois de préparation en Andorre lui soit favorable. « Avec le recul, je me dis que ça m’a forcé à me reposer un peu. Les gars me disent que c’est mieux de commencer un grand tour frais que de ne plus rien avoir dans les jambes dans la troisième semaine. Peut-être que mon corps en avait besoin et que ça va payer. C’est une autre inconnue. »

Un parcours explosif

Les conditions météo de l’épreuve, disputée majoritairement dans le Nord, font beaucoup parler. Le col du Tourmalet, où une arrivée est prévue dimanche, est couvert de neige.

À tout prendre, Piccoli préfère la chaleur, mais il pense pouvoir tirer profit du froid. « J’ai mes trucs psychologiques pour passer à travers. Bien m’habiller, me dire que tout le monde a plus froid que moi… J’aime quand même faire des courses dans le froid parce que ça rend la game moins physique et plus mentale. […] Si la moitié du peloton ne veut pas forcer en partant, ce sera peut-être un avantage pour moi. »

L’absence de grandes foules — l’organisation a fait campagne pour demander au public de suivre la Vuelta « en casa » — enlève un peu de vernis à l’évènement. Encore là, Piccoli croit que ça l’aidera « à minimiser le stress un peu ».

Même tronqué de trois étapes, le parcours s’annonce explosif et largement favorable aux grimpeurs, avec huit arrivées au sommet. À la 16e étape, l’ascension de l’Angliru, le col le plus difficile d’Espagne, fait déjà saliver les amateurs.

En cette deuxième moitié de saison condensée par la pandémie, personne ne se présente à cette dernière course en touriste. Les prétendants sont nombreux. Le tenant du titre, Primož Roglič, voudra racheter son cauchemar du Tour de France, perdu la veille de l’arrivée. Avec Dumoulin, Bennett, Kuss et Gesink, son équipe Jumbo-Visma s’annonce pratiquement aussi puissante en montagne.

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Primož Roglič

Le Français Thibaut Pinot (Groupama) cherchera également à effacer un Tour noir. D’autres auront les dents longues : Enric Mas (Movistar), Esteban Chaves (Mitchelton), Wout Poels (Bahrain), Alexandr Vlasov (Astana) et Guillaume Martin (Cofidis). Le vieux Alejandro Valverde (Movistar), huitième aux Mondiaux, est encore en jambes à 40 ans.

Ineos, l’autre grande formation, sera menée par l’Équatorien Richard Carapaz, le vainqueur du Giro 2019, et Chris Froome, dont le manque de forme suscite toujours des interrogations depuis son grave accident au Dauphiné l’an dernier.

Le quadruple vainqueur du Tour de France participe à une dernière course sous les couleurs de l’écurie qu’il représente depuis 2010.

L’an prochain, Froome deviendra coéquipier de Piccoli chez ISUN. Le Montréalais s’est présenté en marge de Liège-Bastogne-Liège. Comme avec Martin, il a été charmé par l’amabilité du Britannique de 35 ans, qu’il a pu connaître davantage autour d’un repas à Bruxelles.

« C’est vraiment surréel ! L’équipe lui a beaucoup parlé de moi. Parce que j’ai un gros moteur et que j’ai encore beaucoup de petites choses à apprendre et d’expérience à acquérir. Un peu comme lui quand il a commencé ; il avait un bon moteur, il s’entraînait super fort, mais ça a pris du temps avant que les résultats soient au rendez-vous. »

Froome lui a proposé de l’accompagner pour un stage d’entraînement qu’il projetait aux États-Unis l’an prochain. D’ici là, Piccoli a rendez-vous avec les montagnes espagnoles.