L’affiche a livré ses promesses. Dans le coin droit : Wout van Aert, l’ogre de 2020, avec deux étapes au Tour de France, deux médailles d’argent aux Mondiaux et un sacre à Milan-San Remo. Dans le gauche : Mathieu van der Poel, majestueux sur l’Amstel Gold Race l’an dernier, auteur de quelques belles prises cette année, mais toujours à la recherche d’un succès à la hauteur de son envergure.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Une semaine plus tôt, le Belge et le Néerlandais s’étaient marqués à la culotte à Gand-Wevelgem, neutralisation mutuelle qui les avait relégués aux dernières places du petit groupe qui se disputait la victoire (8e et 9e).

Sortant de sa réserve habituelle, van Aert (Jumbo) avait accusé son éternel rival d’avoir couru pour le faire perdre. S’invitant dans l’émission d’après-course à la télévision nationale, van der Poel (Alpecin), le plus belge des Néerlandais, s’était défendu en soulignant que lui aussi voulait gagner cette classique.

À l’approche du Tour des Flandres, cette première altercation entre les deux hommes, adversaires pendant des années en cyclocross, était du bonbon pour les médias belges. D’autant que la 104e présentation de la célèbre classique, dimanche, se déroulait la veille d’un deuxième confinement après la hausse marquée des cas de COVID-19 au pays d’Eddy Merckx.

Un arbitre de renom s’était même invité à la fête : Julian Alaphilippe (Quick Step), le champion mondial lui-même, fraîchement décoré à la Flèche brabançonne après sa double erreur à Liège-Bastogne-Liège (célébration trop rapide et relégation pour sprint irrégulier).

Il était donc dans l’ordre des choses que les trois hommes se retrouvent ensemble en tête de course avec une quarantaine de kilomètres à faire.

À son premier Tour des Flandres, Alaphilippe a lui-même provoqué cette sélection royale après une deuxième attaque au sommet du Steenbeekdries, le 13e des 17 « monts » pavés qui ponctuent la fin du parcours de 243,3 km. Van der Poel a été le premier à réagir avant que le puissant van Aert ne revienne dans le mont suivant.

Le trio était de retour sur l’asphalte quand boom ! Alaphilippe a percuté de plein fouet le coffre arrière d’une moto conduite par un commissaire. Erreur d’inattention du Français, qui avait baissé la tête une fraction de seconde pour parler à l’oreillette. Il a basculé par-dessus son vélo avant de violemment heurter le bitume. Course terminée et double fracture de la main droite pour celui qui a hurlé de douleur en attendant les secours.

PHOTO DIRK WAEM, BELGA

Julian Alaphilippe

Van Aert et van der Poel, qui roulaient devant, se sont retournés sans trop comprendre ce qui venait de se passer. Avec une trentaine de secondes d’avance sur leurs poursuivants, les deux meneurs ne se sont pas posé de questions et ont continué leur effort.

Leur collaboration a duré jusqu’à la flamme rouge à Audenarde, où van der Poel, un œil devant, l’autre derrière, a jaugé van Aert et le groupe qui revenait tout proche.

Ce moment de haute tension a duré jusqu’à 200 mètres de la ligne, où van der Poel a instantanément réagi au démarrage de van Aert. Ce dernier a réussi à remonter à la hauteur de son rival, mais un dernier puissant coup de reins du champion néerlandais lui a permis de passer la ligne le premier, par un huitième de roue.

Van der Poel a hésité quelques secondes avant de se faire confirmer sa victoire. En pleurs, il a soulevé son vélo avant de tomber dans les bras de sa femme Sarah, qui attend leur premier enfant.

« Le sprint de ma vie »

À 25 ans, van der Poel a remporté un premier « monument », 34 ans après le succès de son père Adrie, qui portait le même dossard en 1986.

« Je n’étais pas certain d’avoir gagné, j’ai dû faire le sprint de ma vie pour battre Wout », a commenté le petit-fils de Raymond Poulidor, mort le 13 novembre 2019.

« Je ne le croyais pas quand mon père m’a dit qu’il m’arriverait quelque chose de spécial avec le dossard 51. Maintenant, je commence à y croire ! »

Le Norvégien Alexander Kristoff (UAE), lauréat en 2015, a terminé troisième à huit secondes, réglant au sprint un groupe de 15 comprenant presque tous les autres prétendants attendus.

Hugo Houle a fini 44e dans le troisième groupe (+ 4 min 03 s), son meilleur résultat à son huitième essai au Tour des Flandres. Il a perdu la tête de course après avoir dû poser le pied dans l’ascension du Koppenberg, à une quarantaine de kilomètres de la fin, au moment où Alaphilippe a produit sa première accélération.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Avec une 44e place, Hugo Houle a obtenu le meilleur résultat de l’équipe Astana.

J’étais un peu loin à ce moment-là. J’aurais peut-être dû me montrer un peu plus agressif. En même temps, je commençais à être fatigué, comme un peu tout le monde. Il m’en manque un peu pour suivre les 20 meilleurs de la course.

Hugo Houle

Après avoir travaillé son coup de pédale en montagne, Houle veut améliorer son explosivité sur les courts efforts durant l’entre-saison. Le passage de la barre des 210, 220 km en selle lui semble aussi un seuil critique, comme ce fut le cas à Liège-Bastogne-Liège (47e).

« Je suis quand même satisfait, a poursuivi le natif de Sainte-Perpétue. J’ai fait une belle progression par rapport aux autres années. Je vais continuer à travailler pour être plus costaud. Ce qui me manque, c’est surtout le punch dans les montées très, très raides. Comme dirait Antoine Duchesne [un ami cycliste professionnel], je suis un petit poulet maintenant ! »

Houle a salué la démonstration du duo van der Poel-van Aert sur les 40 derniers kilomètres. « Je sais l’effort que ça représente, c’est assez impressionnant. Après, ils ont fait un beau sprint propre, en puissance, côte à côte. La presse avait bien monté le duel. On n’a pas fini de revoir ça dans le futur. »

Le nouveau trentenaire sent comme tout le monde le vent de renouveau qui souffle sur le cyclisme sur route masculin.

Tadej Pogačar a gagné le Tour de France à 21 ans. Joao Almeida, 22 ans, mène actuellement le Giro. Remco Evenepoel, l’autre jeune phénomène belge qui soigne ses graves blessures subies au Tour de Lombardie, viendra sans doute accentuer cette tendance l’an prochain.

« Il y a toute une vague de jeunes qui arrivent, constate Houle. Les vieux comme moi, il faut s’accrocher, parce qu’ils sont impressionnants ! »

Autre malchance pour Boivin

Après une saison difficile sur tous les plans et une chute au Binck Bank Tour, le 29 septembre, Guillaume Boivin était résolu à renverser la tendance au Tour des Flandres, qu’il disputait pour la première fois dimanche. Le Montréalais d’Israel Start-Up Nation n’aura pas eu cette chance. L’athlète de 31 ans a crevé au pied d’un mont pavé à une centaine de kilomètres de l’arrivée. Un problème de dérailleur l’a ensuite obligé à changer de vélo dans l’ascension. Après une tentative vaine de revenir dans le peloton, il n’a pas eu le choix d’abandonner. « Je ne cacherai pas que ç'a été quand même pas mal dur dans ma vie personnelle cette année, a confié Boivin. Après ma chute d’il y a deux, trois semaines, ça me tentait vraiment aujourd’hui. Je sentais que j’avais la tête à faire du vélo comparativement à ces dernières semaines. C’est un peu plate. » Comme Hugo Houle, l’ancien champion canadien doit conclure sa saison mercredi à la classique Trois Jours de Bruges-La Panne, si les conditions sanitaires en Belgique le permettent.