Les étonnantes performances des Slovènes Primož Roglič et Tadej Pogačar suscitent beaucoup de questions depuis quelques jours. Le dopage serait-il de retour dans la Grande Boucle ? En est-il jamais sorti ?

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Il était, dit-il, « venu pour apprendre ». Mais c’est lui, finalement, qui leur a donné la leçon.

À tout juste 22 ans, Tadej Pogačar est devenu dimanche le plus jeune vainqueur du Tour de France depuis 1904, et ce, à sa toute première participation.

Ses performances, impressionnantes, ont laissé pantois, que ce soit dans l’ascension du col de Peyresourde, où il a effacé en trois coups de pédale le record établi en 2003 par le Kazakh Alexandre Vinokourov, ou dans le contre-la-montre de samedi dernier, où il les a tous emboutis, à commencer par son compatriote et plus proche rival Primož Roglič, qui avait jusque-là dominé l’épreuve.

Les deux Slovènes ont été les stars absolues de ce Tour 2020. Jamais n’avait-on vu autant de drapeaux de ce petit pays d’Europe centrale flotter sur les Champs-Élysées, lors de l’ultime étape.

Mais leur incontestable domination suscite aussi des doutes.

Depuis dimanche, de nombreuses voix questionnent leurs performances quasi surhumaines, notamment en montagne, où on les a vus s’envoler dans des pentes à 22 %, du jamais-vu depuis la « belle époque » de Lance Armstrong. Des performances qui, pour certains, réveillent les fantômes du dopage, dont le Tour de France peine à se débarrasser.

Porteur du maillot jaune en 1996, Stéphane Heulot n’y est pas allé de main morte. Interviewé par le journal Ouest France, l’ancien cycliste a déclaré que la victoire de Pogačar lui donnait « envie de vomir » tant son exploit paraissait improbable.

Je pense qu’on a encore passé un cran. Car on est peut-être sur du dopage chimique, mais aussi électrique…

Stéphane Heulot, ex-cycliste français

Plus nuancés, de grands médias français comme Le Monde et Europe 1 préfèrent s’en tenir aux « soupçons ».

Mieux vaut en effet éviter les accusations. Car ni Roglič (équipe Jumbo-Visma), ni Pogačar (équipe UAE Emirates), ni d’ailleurs personne dans ce Tour n’a pour l’instant été déclaré positif au dopage, ni même à la COVID-19.

Les deux cyclistes ne sortent pas non plus de nulle part. Roglič, 30 ans, a remporté le Tour d’Espagne en 2019, Pogačar s’adjugeant pour sa part la troisième place, avec trois victoires d’étape.

Reste que le contexte peut faire naître certains doutes. Car le cyclisme slovène, soudainement victorieux, traîne un lourd passif en matière de dopage. Entre 2009 et 2019, 8 des 19 coureurs slovènes passés professionnels au plus haut niveau ont été suspendus pour dopage. Plus de 40 % !

Des coureurs et entraîneurs slovènes ont aussi été impliqués dans un réseau de dopage organisé depuis l’Autriche (opération Aderlass) mis au jour en 2019, faisant de la Slovénie « le deuxième pays avec le plus grand nombre de coureurs contrôlés positifs derrière la Colombie » (Europe 1).

Pas mal pour un État ne comptant que 2 millions d’habitants et seulement 1600 cyclistes « licenciés ».

Les cétones… et quoi d’autre ?

L’équipe Jumbo-Visma, dont Roglič est le leader, a admis utiliser des « cétones ». Cela expliquerait en partie l’outrageuse domination sur le Tour de cette formation néerlandaise, descendante de la sulfureuse Rabobank, qui a pratiqué le dopage de 1996 à 2012.

Les « cétones » sont des composés organiques servant de carburant aux muscles. Ils sont sécrétés par le foie ou fabriqués en laboratoire. Mais l’Agence mondiale antidopage refuse pour l’instant de les interdire, affirmant qu’aucune étude n’a conclu à son caractère dopant.

Ses effets semblent toutefois appréciables si l’on en juge par les performances de Roglič et de ses coéquipiers, dont le Néerlandais Tom Dumoulin et le Belge Wout van Aert, qui ont respectivement terminé 7e et 20e de l’épreuve.

PHOTO STÉPHANE MAHÉ, REUTERS

Le Slovène Primož Roglič

D’autres « remontants » ont-ils pu être utilisés sur ce Tour ?

Rien n’est impossible, répond David Pavot, titulaire de la Chaire de recherche sur l’antidopage dans le sport à l’Université de Sherbrooke. Car en dépit des contrôles plus serrés et d’une science de plus en plus pointue, les moyens dévolus à la lutte antidopage restent insuffisants par rapport à ceux que peuvent avoir certains sportifs, voire certains États.

Rien ne dit qu’il n’y a pas une nouvelle substance miracle, un truc qu’on ne peut pas détecter. C’est connu : le voleur a toujours une longueur d’avance sur le gendarme.

David Pavot, titulaire de la Chaire de recherche sur l’antidopage dans le sport à l’Université de Sherbrooke

M. Pavot admet qu’on peut se questionner sur les performances de ce 107e Tour de France, spécialement en montagne.

« Il y a des interrogations tangibles quant aux capacités de l’être humain à absorber de telles montées, dit-il. Le nombre de watts développés par les cyclistes aujourd’hui est tel qu’en termes de puissance, on est même au-dessus de ce qui se faisait à l’époque d’Armstrong », observe-t-il.

Mais pour lui, c’est en amont qu’il faut se poser des questions. Au-delà du dopage lui-même, peut-être faut-il remettre en question les attentes du public, des médias et des commanditaires. Plus le Tour de France sera insurmontable, avec ses parcours excessifs destinés à étoffer le spectacle, plus les coureurs chercheront des moyens de le surmonter.

« Le parcours de cette année était complètement dantesque, conclut le professeur. On leur a sorti un parcours qui était peut-être le plus difficile des 15 dernières années, au sortir de trois mois de confinement. C’est hallucinant. Je n’en fais pas des victimes, je dis juste qu’il y a beaucoup d’attentes et derrière ça, il y a ce que peut faire le corps humain. Il faut être cohérent avec ce qu’on veut… »