J’aime le baseball. Tellement qu’à la maison, nous avons une règle.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Après 22 h, je ne peux plus en parler.

« Oui, mais chérie, les Rays…

— Il est quelle heure ?

— 22 h 20.

—Demain. »

Mercredi matin, j’ai ouvert les yeux à 5 h. Impatient qu’elle se réveille, pour lui raconter le dernier match de la Série mondiale. Un moment d’anthologie. Une partie dont parleront nos petits-enfants dans un demi-siècle.

Pour le meilleur. Mais peut-être aussi pour le pire.

* * *

D’abord, le meilleur.

Le partant des Rays, Blake Snell. Son départ était le plus sublime des 50 dernières Séries mondiales. J’exagère ? Pas du tout. Sa rapide pinçait. Sa courbe mordait. Les Dodgers, impuissants, fendaient l’air. Après quatre manches, Snell avait déjà retiré neuf frappeurs sur des prises. Du jamais vu depuis le grand Sandy Koufax, en 1963.

Une leçon de maître.

En sixième manche, les Rays menaient 1-0. Snell maîtrisait la situation. Mookie Betts, Corey Seager et Justin Turner – trois gros cogneurs – s’en venaient au bâton. Pfff. Rien pour lui faire peur. Il venait de les retirer sur des prises. Deux fois chacun.

Son gérant, Kevin Cash, est sorti de l’abri des Rays. Il lui a demandé la balle.

Blake, c’est fini.

PHOTO TONY GUTIERREZ, ASSOCIATED PRESS

Le lanceur Blake Snell quitte le match en sixième manche.

« ! ! ! ! ! », a tweeté le baseball majeur.

« F* CK », a hurlé Snell en retournant au vestiaire. Son cri a retenti de Montauk à Vladivostok. Même ma blonde a sursauté.

« Alex, as-tu entendu quelque chose ?

— Oui. On s’en reparle demain. »

Elle s’est rendormie.

Kevin Cash a retiré Blake Snell du match après seulement 73 lancers, car il craignait le troisième tour au bâton des Dodgers. Les statistiques avancées – sur lesquelles les Rays misent énormément – démontrent qu’un lanceur perd de l’efficacité dans ces circonstances.

Sauf que mardi soir, Snell était dans une forme exceptionnelle. Hors de la marge d’erreur statistique. Les algorithmes, c’est super. Mais un gérant doit aussi se fier à son instinct, et reconnaître une épiphanie lorsqu’il en voit une.

Ce que Kevin Cash n’a pas fait.

« Qui va retirer le coach du match ? » a demandé le lanceur des Mets, Noah Syndergaard. « Pire décision que j’ai vue dans toutes les Séries mondiales », a déclaré Alex Rodriguez. La vedette des Brewers, Christian Yelich, était sans mot. Il a donc publié une courte animation.

Un homme détruisant un ordinateur…

* * *

La suite ?

Exactement comme vous l’imaginez. Le lanceur préféré de l’algorithme s’est fait démolir. Les Dodgers ont gagné le match, 3-1. Et la Série mondiale. Les joueurs ont lancé leurs gants, leurs casquettes. Ils se sont agglutinés autour du monticule. Toujours un moment émouvant. Encore plus cette année.

Puis ils ont pris la traditionnelle photo d’équipe.

Sur laquelle se trouvait un intrus.

Leur troisième-but, Justin Turner.

PHOTO ERIC GAY, ASSOCIATED PRESS

Justin Turner, contagieux, aux côtés de son gérant Dave Roberts et du trophée. Sans protection.

Ce que je ne nous ai pas encore raconté, c’est qu’en huitième manche, il s’est passé un truc vraiment bizarre. Le gérant des Dodgers, Dave Roberts, a sorti Turner de la rencontre. Sans explication. Une décision étonnante.

Turner est un des meilleurs frappeurs de l’équipe – quatre doubles, deux circuits en Série mondiale. Et ce n’était pas une substitution pour améliorer la défense. Son remplaçant, Edwin Rios, n’a joué que 26 matchs au troisième but dans les ligues majeures.

Que s’est-il passé ?

Lundi, les joueurs ont passé des tests de dépistage du virus. Mardi soir, lors du premier lancer, les résultats n’étaient toujours pas connus. En septième manche, le baseball majeur a contacté les Dodgers.

Justin Turner ? Positif.

Les Dodgers ont respecté le protocole. Ils ont retiré Justin Turner du jeu et l’ont isolé dans un vestiaire. Sauf qu’après le dernier retrait, Turner a envoyé tout le monde paître. Les Dodgers. Les gardes de sécurité. Les dirigeants du baseball majeur.

Je ne suis pas surpris. Certains athlètes professionnels, couverts de privilèges depuis leur adolescence, peuvent être très cassants, méprisants et désagréables lorsqu’ils sont contrariés.

Justin Turner, infecté et contagieux, est allé rejoindre ses coéquipiers sur le terrain. Il les a enlacés. Il a trimballé le trophée à mains nues. Pour la photo, il a retiré son masque et est allé s’asseoir à un demi-mètre de Dave Roberts. Un survivant du cancer…

« Bien que le désir de célébrer soit compréhensible, la décision de Turner de rompre son isolement et d’aller sur le terrain était mauvaise, a réagi le baseball majeur. Il a mis en danger toutes les personnes avec lesquelles il est entré en contact. Lorsque la sécurité du baseball majeur [lui en a parlé], Turner a catégoriquement refusé de se conformer. »

Réaction de Turner ? « Je me sens bien. Je n’ai pas de symptômes. […] Je ne peux pas croire que je n’ai pas pu célébrer avec mes coéquipiers. »

Pourtant, Turner a bel et bien célébré. Pendant au moins 15 minutes. Et, oui, il avait le choix. Je rappelle qu’il n’est pas le premier ni le dernier humain que le virus prive d’un moment précieux. Des millions de personnes ont annulé ou reporté un mariage, un voyage, une collation des grades, le lancement d’une entreprise, des études à l’étranger. Ce printemps, des pères ont raté la naissance de leur enfant. Des gens ont raté les derniers instants d’un proche.

Ces personnes ont fait des sacrifices.

Justin Turner en a été incapable.

Il a préféré la négligence.

En toute connaissance de cause.

Souhaitons que son comportement irresponsable n’ait pas de conséquences graves sur ses coéquipiers. Sur ses entraîneurs. Sur les officiels. Sur les caméramans. Sur leurs membres de leurs familles. Espérons que personne parmi ces gens ne devienne une des 700 victimes quotidiennes du virus aux États-Unis.

Sinon, dans 50 ans, on ne parlera pas de cette grande Série mondiale pour les exploits de Blake Snell, Mookie Betts, Corey Seager ou Clayton Kershaw.

On se souviendra seulement du geste égoïste de Justin Turner.