Conor Angel nous donne rendez-vous au téléphone à 19 h pour l’entrevue. Quand vient l’heure, le Québécois nous envoie un message texte. « Je dois rappeler un dépisteur, je peux t’appeler ensuite ? » Il rappellera finalement une heure plus tard.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

À une semaine du repêchage, on devine qu’un recruteur a mieux à faire que de parler une heure avec un jeune qu’il ne souhaite pas repêcher !

« Il y a une ou deux semaines, je ne pensais pas que j’avais beaucoup de chances d’être repêché. Mais là, c’était un très bon appel ! Ils ne me garantissent pas que je serai repêché, mais je suis proche. Pour certaines équipes, il suffit qu’un joueur sur leur liste soit repêché ailleurs et je pourrais être le prochain. »

Conor Angel n’est peut-être pas le nom le plus connu par ici, mais les équipes du baseball majeur savent très bien qui il est : un grand lanceur droitier de 6 pi 5 po, avec un potentiel intéressant, qui aurait assurément été réclamé au repêchage n’eût été la pandémie.

Que vient faire la COVID-19 ici ? Le repêchage, qui se déroulera mercredi et jeudi, compte habituellement 40 tours ; il n’en comptera que 5 en cette année particulière. Des joueurs comme Angel, qui s’attendait à être repêché autour du 10e tour, devront donc probablement patienter. À moins qu’une des 30 équipes soit tombée amoureuse de lui.

« Tu passes de 1200 joueurs à 160 joueurs repêchés. C’est plus de 1000 joueurs de moins. Beaucoup, beaucoup de bons joueurs ne seront pas repêchés », rappelle Alex Agostino, superviseur régional du recrutement chez les Phillies de Philadelphie.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Hommage à Denis Boucher avant le match préparatoire des Blue Jays de Toronto contre les Pirates de Pittsburgh au Stade olympique, le 1er avril 2017

On a beaucoup parlé de l’effet Russell Martin ces dernières années au Québec, mais l’ancienne génération n’a pas dit son dernier mot ! C’est que Conor Angel est en quelque sorte un élève de Denis Boucher.

Le garçon de 20 ans a en effet grandi à Lachine. Il a donc eu la chance d’avoir Boucher, ancien lanceur des Indians, des Blue Jays et des Expos, comme entraîneur à partir du niveau moustique. Angel est du même âge qu’un des fils de Boucher.

Un coach m’appelle une fois, il me dit : "j’ai un bon joueur dans mon équipe, tu devrais venir le voir". J’ai été le voir jouer, et j’ai dit au coach : "c’est de valeur, tu ne pourras pas le garder, il est trop fort pour ton équipe !"

Denis Boucher

« Il a le profil d’un lanceur : grand, mince. Il lance une rapide qui bouge beaucoup, poursuit Boucher. Quand il était plus jeune, c’était son atout principal. Il lançait beaucoup de prises. Il faisait mettre la balle en jeu rapidement. Beaucoup de roulants, de balles à l’avant-champ. »

Les succès se sont vite accumulés. En 2017, Angel a reçu le trophée Russell Martin, remis au joueur le plus prometteur de la Ligue de baseball junior élite du Québec (LBJEQ). Il est ensuite parti pour Northwest Florida, un collège d’État où il a disputé ses deux premières années universitaires.

L’automne dernier, il s’est joint aux Ragin’Cajuns de l’Université de la Louisiane à Lafayette, un programme de Division I de la NCAA. Après avoir fait belle figure lors de la saison informelle d’automne, il a obtenu le titre de partant numéro 1 de l’équipe. C’est donc à lui qu’on a confié la balle lors des quatre premiers vendredis de la saison.

« Le lanceur du vendredi soir, c’est le meilleur lanceur de l’équipe, explique Boucher. Le vendredi, c’est le meilleur soir pour les dépisteurs, car ils viennent, ils savent que ce sont les deux meilleurs lanceurs qui s’affrontent. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

En 2017, Conor Angel a reçu le trophée Russell Martin, remis au joueur le plus prometteur de la Ligue de baseball junior élite du Québec (LBJEQ).

Au moment de l’interruption des activités, à la mi-mars, il présentait une fiche de 1-2, avec une moyenne de points mérités de 3,74 et 26 retraits au bâton en 21 2/3 manches. Des statistiques plombées par une mauvaise sortie à son quatrième départ (six points mérités en deux manches), qui a finalement pesé lourd dans une saison écourtée.

« J’ai beaucoup pensé à ce match, mais je ne crois pas que ça dérange beaucoup, j’ai montré que je pouvais rebondir, estime l’artilleur. Le match suivant, j’ai eu ma chance en relève et j’ai connu une bonne sortie. C’est très positif. »

Repêchage ou collège

S’il est repêché, Angel fera un pas de plus vers son rêve.

« Je suis fier de dire que je viens du Québec et que ce n’est pas le chemin le plus facile pour se rendre au baseball majeur. Mais ça serait simplement le début d’une nouvelle étape, ça ne voudrait pas dire que je suis rendu. Ce serait un honneur, mais ça ne peut pas être seulement ça. Je devrai continuer à travailler fort. »

Cela dit, ce repêchage s’annonce bien compliqué.

« Chaque équipe a ses besoins, rappelle Boucher. Ça va aussi dépendre de lui, combien d’argent il va demander. Si un joueur demande 750 000 $, comme un choix de troisième tour, et qu’un autre ne demande que 250 000 $, à talent égal, c’est celui de 250 000 $ qui va sortir ! Ce n’est pas le fun comme situation. Des joueurs se tirent parfois dans le pied en demandant trop d’argent. Certains joueurs en demandent plus en sachant qu’ils vont avoir moins. »

Si Angel n’est pas repêché, les équipes pourront toujours lui offrir un contrat à titre de joueur autonome, mais la somme maximale de ces contrats est de 20 000 $.

De toute façon, Angel est décidé : s’il n’est pas repêché, il retournera à l’école et refusera toute offre de contrat, dans l’espoir de se faire réclamer en 2021. Il pourra du même coup terminer son diplôme en administration du sport.

J’aimerais être instructeur si je ne deviens pas joueur, et peut-être même directeur général si je progresse !

Conor Angel

En attendant, il suivra le repêchage de chez lui, dans la maison familiale à Lachine. Et il poursuivra son entraînement dans la cour arrière, où il s’est aménagé un filet dans lequel il peut lancer sa rapide qui a déjà atteint 97 miles à l’heure. Il a toutefois bien hâte de lancer à un receveur en chair et en os…

« Ça me manque vraiment. J’ai une petite sœur et un père, mais ils ne veulent pas être mon receveur. Moi-même, je ne voudrais pas être mon receveur ! »