Les Astros de Houston ont tout pour être aimés.

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

Leurs joueurs sont excellents. Excitants. Spectaculaires. Leurs dirigeants donnent une chance à un jeune Québécois, Abraham Toro. Leur chandail orange est le plus beau des ligues majeures. C’est aussi un club avant-gardiste, qui innove avec les statistiques et les études scientifiques.

Ça, c’est ce qu’on voit en surface.

Mais quand on gratte la gale, c’est moins joli. Il y a du pus partout. C’est dégueulasse. Ça coule. Sans arrêt. Depuis cinq jours. Et ce n’est pas près d’arrêter…

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Le joueur au cœur de la controverse s’appelle Roberto Osuna. Un très bon lanceur. Il vient de terminer la saison en tête des releveurs de la Ligue américaine, avec 38 sauvetages.

Jusqu’à l’année dernière, Osuna jouait pour les Blue Jays. En mai 2018, la police de Toronto l’a arrêté et accusé de violence conjugale. Quels gestes le lanceur a-t-il faits ? On ne l’a jamais su. La victime s’est enfuie au Mexique. La police a abandonné les procédures. En retour, Osuna a dû respecter une liste de conditions.

PHOTO BRAD PENNER, USA TODAY SPORTS

Roberto Osuna

Par contre, les gestes étaient assez graves pour qu’au terme d’une enquête interne, le baseball majeur suspende Osuna.

Pas pour une semaine.

Pas pour un mois.

Pour 75 matchs.

Ce qui est bien avec les sanctions du baseball majeur, c’est qu’elles nous donnent un bon indice de la gravité des agressions.

Le lanceur Aroldis Chapman a été suspendu 30 matchs pour avoir étranglé sa femme et tiré huit coups de feu dans la maison.

L’arrêt-court José Reyes a été tenu à l’écart pendant 50 matchs. Lui aussi avait pris sa conjointe à la gorge. Puis l’avait projetée contre une porte coulissante en verre.

Il y a même un joueur qui a reçu une peine de 100 matchs. Le lanceur José Torres, des Padres de San Diego. Lui, il a démoli une porte, pointé un fusil vers sa copine et enfoncé son poing dans un mur.

Je vous laisse imaginer le scénario ayant mené à la suspension de 75 matchs. Ça devait être un épisode d’une violence inouïe.

Évidemment, les Blue Jays ne voulaient plus revoir leur lanceur étoile. Pas tout à fait en accord avec les valeurs de l’entreprise. Je les comprends.

Les Astros, eux, y ont vu une occasion d’affaires. La possibilité d’acquérir à très faible coût un des meilleurs lanceurs de la ligue. Avec l’espoir qu’à court terme, Roberto Osuna allait jeter du sable dans les yeux de ses nouveaux partisans avec sa rapide à 97 mi/h. C’était réaliste. Vous souvenez-vous de José Reyes ? Le gars qui a projeté sa conjointe dans une porte ? À son premier match avec sa nouvelle équipe, il avait reçu une ovation monstre.

Mais sur le coup, la transaction n’a pas été très bien accueillie à Houston. D’autant qu’Osuna ne s’est ni expliqué ni excusé. Pour mieux faire passer la pilule, les Astros ont donné 200 000 $ à des organismes d’aide aux femmes battues. Ils ont insisté sur leur politique de tolérance zéro envers la violence conjugale. Le directeur général Jeff Luhnow a même trouvé des vertus pédagogiques à l’échange. Je n’invente rien. Voici ses mots exacts.

« Mon objectif était de donner une deuxième chance à Roberto. Je comprends que ça peut sensibiliser le public à la question [de la violence conjugale]. Et je suis OK avec ça. Je pense que ça peut même s’avérer positif dans l’avenir. »

Wow.

Quelle grandeur d’âme.

Acquérir un agresseur pour éduquer le peuple. C’est fort. Il fallait y penser.

Imaginez la réaction ici si Marc Bergevin avait servi cet argument bidon après avoir embauché Slava Voynov, cet ancien défenseur des Kings de Los Angeles qui a frappé, botté et étranglé sa femme avant d’écraser sa tête contre un écran de télévision…

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Dans les 15 mois suivants, tout s’est passé comme prévu. Roberto Osuna a excellé. Chaque victoire protégée a effacé un peu plus le souvenir du drame de Toronto.

Jusqu’à samedi soir.

Les Astros affrontaient les Yankees de New York dans le sixième match du championnat de la Ligue américaine. Osuna s’est présenté en neuvième manche avec une avance de deux points. Quand il a retraité dans l’abri, c’était l’égalité. Heureusement pour les Astros, ils ont eux aussi marqué en fin de neuvième manche, se qualifiant pour la Série mondiale.

Dans le vestiaire, c’était la fête.

Je laisse la journaliste Stephanie Apstein décrire la scène à laquelle elle a assisté.

« Le voltigeur Josh Reddick calait des Red Bull à la vodka. Le lanceur Gerrit Cole fumait un cigare. L’arrêt-court Carlos Correa contemplait avec amour le trophée de championnat. Puis au centre de la chambre, le directeur général adjoint Brandon Taubman s’est tourné vers un groupe de femmes journalistes. [L’une d’entre elles] portait un bracelet violet en soutien à la sensibilisation à la violence conjugale. Il a crié une demi-douzaine de fois : DIEU MERCI, NOUS AVONS OSUNA ! JE SUIS F… CONTENT QUE NOUS AYONS OSUNA ! »

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Brandon Taubman

Personne ne parlait alors d’Osuna. C’est Taubman qui a abordé le sujet.

Les femmes ont eu peur.

C’était suffisamment offensant et effrayant pour qu’un autre membre du personnel [des Astros] présente ses excuses.

Stephanie Apstein

Le Sports Illustrated a publié son compte rendu lundi soir.

Première réaction publique des Astros ?

Ils ont blâmé la journaliste. Ils ont qualifié son article de « fallacieux et complètement irresponsable ». Selon les Astros, Stephanie Apstein « a fabriqué une histoire de toutes pièces là où il n’y en a pas ».

Le problème ?

Le vestiaire était rempli de témoins. Des employés. Des joueurs. Des journalistes. Qui ont tous entendu et compris la même chose. D’autres médias ont aussi publié des résumés de l’altercation.

Gros ressac.

Mardi, les Astros ont changé de disque. Ils sont passés de « fake news » à « nos plus profondes excuses ». Je cite Brandon Taubman : « Mon excès d’exubérance en soutien à un joueur a été mal interprété, comme la démonstration d’une attitude régressive à propos d’un problème social important. »

Des regrets écrits au crayon à mine.

Et déjà effacés, hier midi, par le DG Jeff Luhnow. Une fois de plus, un dirigeant des Astros a banalisé l’incident. « Ce que nous ne savons vraiment pas, c’est l’intention derrière les commentaires déplacés. Car la personne qui les a exprimés et ceux qui les ont entendus ont des perspectives différentes. »

Quelle arrogance. Quel leadership lamentable.

L’ironie dans toute cette histoire ? Jeff Luhnow avait raison l’année dernière. L’acquisition de Roberto Osuna a bel et bien permis de sensibiliser la population à la violence conjugale.

À la télévision nationale, en plus.

En pleine Série mondiale.

L’événement le plus médiatisé de l’année dans le baseball majeur.

Et maintenant, tous les projecteurs sont braqués sur les Astros et leurs mœurs déplorables.