L’organisme montréalais Pour 3 points mène une réflexion sur le rôle clé qu’auront à jouer les entraîneurs dans la vie des jeunes advenant un déconfinement sans sport organisé. Entrevue avec son fondateur, Fabrice Vil.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Les récits sportifs, réels comme fictifs, ont sculpté à travers le temps le modèle de l’entraîneur-mentor. Celui qui trouve les mots pour motiver et inspirer ses protégés, qui les pousse au dépassement.

Or, à la fin de l’histoire, il y a toujours un match ou une compétition qui donne sa raison d’être à la relation entre l’entraîneur et l’athlète. Mais qu’en est-il dans un monde sans sport organisé ?

C’est le genre de réflexion à laquelle se livre actuellement Pour 3 points (P3P), organisme montréalais qui forme des entraîneurs appelés à intervenir auprès de jeunes en milieux défavorisés.

Le confinement auquel doivent s’astreindre les Québécois rend impossible la pratique des sports collectifs pour toutes les classes sociales et économiques de la population.

Mais dans les milieux plus pauvres, par exemple à Montréal-Nord, où la COVID-19 frappe plus fort qu’ailleurs dans la métropole, conserver une relation avec les jeunes se révèle plus difficile.

Déjà, « quand les saisons sportives sont terminées, ce n’est pas évident pour les coachs, dont certains sont eux-mêmes en situation de précarité, de rester en contact avec leurs jeunes », observe Fabrice Vil, fondateur de P3P.

Mais en période de crise, « l’un des premiers défis pour les familles dont les parents ont perdu leur emploi, c’est l’insécurité alimentaire. Pour un jeune, ce n’est pas au cœur de ses priorités d’être en contact avec son coach quand il vit ça à la maison ».

En outre, note-t-il, « en raison de la distanciation physique, tu ne peux même pas marcher dans la rue et accrocher ton jeune pour lui dire : “Heille, tu ne m’as pas rappelé” ».

« Soudain, le lien est inexistant. On constate que ça prend un degré d’organisation additionnel pour être en contact. »

Coupés du monde

À cette situation déjà complexe s’ajoute le fait que beaucoup de jeunes n’ont pas accès à une connexion internet à la maison. Certains d’entre eux deviennent donc de moins en moins joignables, de plus en plus isolés.

Même s’il ne croit pas qu’il s’agisse d’un phénomène « largement répandu », Fabrice Vil constate que cette impossibilité d’utiliser l’internet contribue à augmenter la précarité de ces jeunes et de leurs familles.

En général, un jeune de Montréal-Nord qui n’y a pas accès à la maison, il va l’avoir à l’école ou chez ses amis. Mais là, il est confiné. Pour lui, trouver un endroit pour accéder à l’internet, en ce moment, ça veut dire violer les principes du confinement. C’est assez tordu comme situation.

Fabrice Vil

Le quartier, caractérisé par une population largement racisée, est frappé de plein fouet par la pandémie. Ses résidants sont nombreux à être directement au front, par exemple comme préposés aux bénéficiaires. Des familles déjà affligées par la pauvreté doivent désormais composer avec la maladie.

Cette situation n’est tristement pas une exception en Amérique du Nord : aux États-Unis, les Afro-Américains sont largement surreprésentés dans les statistiques de mortalité attribuable au virus.

Il y a quelques semaines, le basketteur Chris Boucher, des Raptors de Toronto, a d’ailleurs publié sur les réseaux sociaux un message en français adressé spécifiquement aux jeunes du quartier qui l’a vu grandir. Il les appelait alors à la plus grande prudence.

Fabrice Vil a lui-même pu constater la difficulté à atteindre les jeunes en situation de précarité : au cours des dernières semaines, P3P a lancé le « House Madness », compétition amicale invitant des équipes sportives à envoyer des vidéos de prouesses athlétiques réalisées à la maison avec des rouleaux de papier de toilette. Des 18 équipes qui se sont inscrites, une seule était accompagnée par un entraîneur formé par P3P.

La vie sans sport

Au-delà de ces constats, une autre réalité pourrait apparaître au cours des prochaines semaines et des prochains mois. Il est en effet loin d’être acquis que le déconfinement remettra le sport sur les rails.

Les écoles primaires rouvriront au cours des prochaines semaines, mais les élèves du secondaire ne rentreront en classe qu’en septembre, si tout se passe comme prévu. Quant aux ligues sportives, personne ne sait à quoi s’attendre.

Toutes les fédérations se creusent actuellement les méninges et avancent à tâtons dans l’espoir d’une quelconque reprise de leurs activités. Soudain, il est tout sauf farfelu de penser que les sports d’équipe seront interdits pour un bon moment encore. Peut-être jusqu’à l’automne, voire après.

Fabrice Vil est catégorique : « Peu importe la distanciation physique imposée, il faut que les jeunes bougent, qu’ils pratiquent des activités physiques. La forme que ça prendra, on ne l’a pas trouvée encore. »

L’occasion est toutefois choisie pour renforcer le rôle de l’entraîneur, croit-il.

« Que devient le rôle des coachs sans sport collectif ? Et comment on les soutient ? Comment on maintient leur intérêt à jouer un rôle potentiellement différent dans la vie des jeunes ? Ça en appelle à notre créativité, et on est au cœur de ces réflexions-là. »

« Même s’il n’y a pas de compétition, insiste Fabrice Vil, le coach demeure dans une position privilégiée pour faire la différence. Je dirais même que c’est dans ces périodes-là que le rôle du coach est le plus fondamental. C’est à lui de tisser ce lien et de favoriser la résilience du jeune. Car lui, c’est de ça qu’il a besoin en ce moment. »