Dans le livre Karl, Marie Ottavi dresse un portrait complet de Karl Lagerfeld, génie de la mode, personnage hors norme et énigmatique. La journaliste française tente, avec cette biographie de 680 pages, de comprendre qui était réellement Karl Lagerfeld, mort en 2019. Entrevue.

Publié le 19 déc. 2021
Olivia Lévy
Olivia Lévy La Presse

Q. Karl Lagerfeld s’est inventé une vie, il a réécrit son histoire à tel point qu’il a changé sa date de naissance. Il est né à Hambourg, en Allemagne, le 10 septembre 1933, mais il disait qu’il était né en 1938…

R. Oui. Il modifiait à la main sa date de naissance sur ses papiers d’identité. Il changeait le 3 pour un 8, pour 1938, et de cette façon, il réécrivait son histoire. Il a tenu, tout au long de sa vie, à conserver ses mensonges. Il avait cette façon de réécrire son existence et d’incarner un personnage. C’était aussi pour ne pas répondre à des questions sur l’implication de ses parents pendant la guerre dans des organisations nazies… En affirmant qu’il était né en 1938, ça lui permettait de dire qu’il n’avait pas vécu la guerre, ce qui était faux.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS ROBERT LAFFONT

Marie Ottavi

Q. On découvre dans votre livre que sa mère, Elisabeth, était très sévère, cruelle même.

R. Oui. Elle était sans pitié, elle ne laissait rien passer. Elle avait de l’ambition pour son fils. Il l’a décrite comme sévère, mais pleine d’esprit. La figure de sa vie, c’est sa mère. Au lieu de se dire victime de sa dureté, il en fait une ligne de vie, un chemin à suivre, et ça en dit beaucoup sur son caractère. Toute sa vie est consacrée à devenir et à rester cette grande figure de la mode, ultramédiatique, qu’on écoute et qui crée l’évènement.

Q. Il arrive à Paris en 1952 et rencontre Yves Saint Laurent, qui sera son rival, alors qu’au départ, ils sont amis...

R. Yves Saint Laurent est son premier véritable ami lorsqu’il arrive à Paris en 1952. C’est triste de voir à quel point, plus tard, ils se sont haïs. Karl Lagerfeld est un solitaire depuis son enfance. Il rencontre Yves Saint Laurent, qui a grandi loin de Paris comme lui, qui est homosexuel comme lui, qui vient faire carrière à Paris et qui est aussi un excellent dessinateur. Ils ont beaucoup de points communs, mais sont très différents dans la façon de s’amuser et de vivre leur homosexualité. Saint Laurent est très mélancolique, très affligé, mais a beaucoup d’humour, alors que Lagerfeld n’a jamais voulu montrer de signes de faiblesse.

Q. L’amour de sa vie, c’est Jacques de Bascher, un dandy parisien, exubérant.

R. Oui. C’est un personnage de l’ombre, c’était un vrai dandy, décadent. Tout le contraire de Karl Lagerfeld ! Et pourtant, ils sont restés ensemble18 ans [sans vivre ensemble]. Quand j’ai interviewé Karl Lagerfeld, à la question « Qu’est-ce qui vous a réunis si longtemps », il m’a répondu : « La différence. » C’était très romanesque. Il lui a tout donné, il a toléré tous ses excès [il était l’amant d’Yves Saint Laurent], il l’a soutenu jusqu’à sa mort, en 1989 [du sida], chose qu’il n’a jamais accepté de faire même pour ses parents.

Q. Une relation amoureuse qui n’a pas été charnelle…

R. Karl Lagerfeld est asexuel. Il dit lui-même que le sexe, ça ne l’intéresse pas. Il dit qu’il a arrêté, à 40 ans. Ce n’est pas quelqu’un qui est charnel, ce n’est pas une personne tendre. Très tôt, il dit que ça ne l’a jamais vraiment intéressé. C’est un choix qu’il fait.

  • Karl Lagerfeld et ses parents, Elisabeth et Otto

    PHOTO ARCHIVES GORDIAN TORK, FOURNIE PAR LES ÉDITIONS ROBERT LAFFONT

    Karl Lagerfeld et ses parents, Elisabeth et Otto

  • Le petit Karl Lagerfeld, en 1938

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    Le petit Karl Lagerfeld, en 1938

  • Karl Lagerfeld dans sa période sportive, en 1983, chez lui, rue de Rivoli, à Paris

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    Karl Lagerfeld dans sa période sportive, en 1983, chez lui, rue de Rivoli, à Paris

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Q. Le jour de ses obsèques, le propriétaire de Chanel, Alain Wertheimer, loue sa gentillesse : « Karl était quelqu’un de très gentil, mais il n’aimait pas qu’on le sache. » Est-ce le cas ?

R. Quand j’ai découvert Karl Lagerfeld à travers les médias, on voit quelqu’un de très dur, cinglant, arrogant, moqueur, pas loin de la méchanceté. C’est l’image qu’il voulait donner. C’était volontaire de sa part. Il maîtrisait très bien ce personnage. Quand on le rencontre, on se rend compte qu’il n’est pas du tout comme ça, alors que c’est la même personne. Lors des deux entretiens que j’ai eus avec lui, à aucun moment je n’ai senti de l’arrogance ou de la distance de sa part. Les témoignages de gens qui l’ont connu confirment qu’il adore être langue de vipère, mais il est aussi à l’écoute. Il est la personne qui dit bonjour à tout le monde quand il entre quelque part.

Q. Avant sa mort, il a choisi Virginie Viard pour le remplacer chez Chanel. Pourquoi ?

R. Il l’a choisie. Il sait qui elle est et de quoi elle est capable. Elle l’a accompagné pendant tant d’années. Elle a géré toutes les questions techniques et complexes, c’était une interlocutrice privilégiée. C’est une des rares qui pouvaient lui faire changer d’avis, elle savait faire. Il lui a laissé les clés de la maison Chanel.

Q. Qu’est-ce qui vous a le plus étonnée au fil de votre enquête ?

R. C’est sa rigueur très germanique. Cette façon de garder le cap en permanence. De ne rien lâcher jusqu’au bout, jusqu’à sa mort. Quand il était malade, diminué, il ne s’est jamais absenté, jamais. C’est son moteur, sa colonne vertébrale, et c’est fascinant de voir cette maîtrise de soi. Il avait aussi cette incroyable énergie, cette force de vie, il fallait tenir le rythme infernal des collections, qui sont d’une intensité hallucinante. Il faisait tout. Tout partait de ses dessins, et jusqu’au bout, il a continué.

Q. La mode, le travail, c’est toute sa vie.

R. Il a cet engagement et cette passion pour la mode. Il a commencé à dessiner des robes à 5 ans et à 85 ans, il meurt alors que la veille, il était encore en train d’habiller des femmes et de créer des décors. Ce qui me fascine, c’est qu’il est parvenu à supplanter Gabrielle Chanel, qui est vraiment une figure tutélaire de la mode. Chanel aujourd’hui, dans l’esprit des gens, c’est Karl Lagerfeld. Gabrielle Chanel a révolutionné la silhouette des femmes, Lagerfeld l’a repensée, mais il a réussi à supplanter le mythe. Il incarne vraiment les bouleversements de la mode.

Karl

Karl

Éditions Robert Laffont

688 pages