Dans l’industrie de la mode, coton biologique est devenu synonyme d’écoresponsabilité. Plusieurs marques se targuent d’utiliser cette fibre dans leurs produits, mais sur les étiquettes des vêtements, les certifications se font rares. Le consommateur est-il condamné à faire confiance aux fabricants ?

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Le coton biologique représente moins de 1 % de la production totale de coton, bien que, depuis quelques années, la demande explose.

H&M, Gap, Frank And Oak et de nombreuses petites marques à travers le monde mettent de l’avant le coton biologique dans la composition de leurs produits. Cette fibre a-t-elle été produite dans le respect des standards biologiques du champ à la sortie de l’usine ? Pour le consommateur, difficile d’y voir clair. Si plusieurs marques prétendent utiliser du coton biologique, parfois même certifié, sur les étiquettes des vêtements vendus en boutique ou en ligne, les logos des deux certifications les plus reconnues pour la fibre biologique (Organic Content Standard – OCS et Global Organic Textile Standard – GOTS) se font rares. Pourquoi ?

Dans le secteur de l’alimentation au Canada, l’appellation biologique est contrôlée et réglementée. Or, ce n’est pas le cas du textile. La composition d’un vêtement peut être identifiée comme biologique sans que cette indication soit vérifiée par un organisme indépendant. « Éventuellement, l’industrie va finir par se régulariser », croit Alexandre Lapointe, cofondateur d’Hardi, une entreprise québécoise qui produit des t-shirts certifiés GOTS en Inde, en partenariat avec Cotton Eco Fashion. C’est une prédiction, mais aussi un cri du cœur pour cet entrepreneur dont les chandails doivent rivaliser avec une foule d’autres, non certifiés, offerts sur le marché.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Alexandre Lapointe, cofondateur de Vêtements Hardi

« Dans l’alimentaire, vous ne pouvez pas dire : il y a du sucre bio dans mon gâteau donc mon gâteau est bio », illustre Loïc de Fabritus Gautier, fondateur d’Etik & Co, une boutique en ligne qui offre des vêtements certifiés GOTS et Fair Trade (commerce équitable). « Vous ne pouvez pas mettre un logo bio sur un gâteau si cela n’a pas été vérifié par un organisme indépendant. Pourquoi ce serait différent pour le coton ? »

Seulement 13 entreprises établies au Canada détiennent la certification GOTS, selon le répertoire offert sur le site web de l’organisation. « C’est l’une des raisons qui expliquent la rareté de produits en magasin », souligne Vincent Duret, responsable de la section du textile d’Ecocert, un organisme de certification et de vérification. « Le Canada est au niveau où était la France il y a une dizaine d’années. En Europe, il y a un regain d’attention des marques et des consommateurs qui réclament plus de transparence. »

GOTS, la plus exigeante des certifications encadrant le textile biologique, couvre la transformation de la fibre, de l’égrenage à l’assemblage final des textiles, qui doivent être composés d’un minimum de 70 % de fibres naturelles biologiques. Celles-ci doivent également avoir été produites dans le respect de la réglementation locale liée à l’agriculture biologique. À chacune des étapes, les intrants chimiques utilisés sont contrôlés. Des critères doivent également être respectés quant aux conditions des travailleurs et à l’innocuité des produits pour les consommateurs.

PHOTO FOURNIE PAR GOTS

Au cœur de cette démarche, il y a la traçabilité. « Si, dans une usine, du coton bio entre par la porte de gauche et du coton non bio par la porte de droite, [sans certification il est] difficile de savoir ce qui se passe en dedans », poursuit Alexandre Lapointe.

Fibres certifiées, oui, mais…

Sur leur site web, plusieurs marques québécoises affirment utiliser une fibre de coton biologique certifiée GOTS, sans que le vêtement final, qui a été assemblé dans une installation non certifiée, le soit. Une pratique qui n’est pas permise par Global Organic Textile Standard. « Ces entreprises enfreignent les règles GOTS, a déclaré par courriel Lori Wyman, représentante de GOTS en Amérique du Nord. La mention GOTS sur les produits finis garantit au consommateur que chaque étape de la chaîne d’approvisionnement de transformation a été certifiée. Vous ne pouvez faire aucune référence à GOTS uniquement en utilisant/achetant des matériaux certifiés. »

Or, « [une certification], ça représente un coût que de petits designers qui vont faire de petites collections ne seront pas prêts à assumer », remarque Loïc de Fabritus Gautier. La demande est si faible au pays qu’Ecocert Canada ne dispose présentement pas d’inspecteurs chargés de mener des audits pour les certifications GOTS et OCS. Lorsque nécessaire, il fait appel à ses inspecteurs établis aux États-Unis.

Ainsi, devant le manque d’installations manufacturières certifiées, des entreprises comme celle d’Alexandre Lapointe qui souhaitent vendre des vêtements portant la certification GOTS n’ont d’autre choix que de se tourner vers l’étranger pour leur fabrication. « C’est sûr que j’aimerais être plus local, j’aimerais pouvoir travailler plus ici, j’aimerais avoir des fibres d’ici, mais on part de loin », dit-il.

« Ce n’est vraiment pas un système qui est fait pour les petites entreprises », déplore Anne-Marie Laflamme, designer et cofondatrice de la marque montréalaise atelier b, qui n’a recours qu’à des fibres naturelles, biologiques ou non. « On a plutôt décidé de mettre l’accent sur nos processus. On est en voie d’obtenir notre certification écoresponsable délivrée par Ecocert Canada et notre certification B Corp pour démontrer que les choses sur lesquelles on a le contrôle dans notre entreprise, comme la qualité des conditions de travail de nos employés et la gestion des déchets à l’intérieur de notre processus manufacturier, on le fait bien. »

Anne-Marie Laflamme, Loïc de Fabritus Gautier et Alexandre Lapointe rêvent d’une réglementation qui viendrait mettre de l’ordre dans le fouillis de l’appellation « fibre biologique ». « On a une grande confiance parfois en certaines entreprises et il y a certaines entreprises qui le font de bon cœur, mais si la chaîne a déraillé avant, parfois, elles ne le savent pas », note ce dernier.

Les certifications ne sont pas non plus à l’abri d’un déraillement. En 2020, une enquête de GOTS a révélé une fraude à l’égard du système de certification du gouvernement indien pour la production de coton biologique. Comment avoir confiance, alors ? « Ça vaut toujours mieux que rien du tout, répond Vincent Duret d’Ecocert. Ça représente peu de cas par rapport à la fraude qui peut exister chez ceux qui ne sont pas certifiés. »

Ce que dit le Bureau de la concurrence du Canada

Au Canada, la Loi sur la concurrence et la Loi sur l’étiquetage des textiles interdisent les déclarations fausses et trompeuses, y compris les « allégations environnementales non fondées ». « La mention 100 % coton biologique/organic cotton est permise en vertu de la Loi sur l’étiquetage des textiles si elle est exacte, vérifiable, pertinente et fiable », précise Marie-Christine Vézina, conseillère principale en communications au Bureau de la concurrence. Or, pour que cette mention soit vérifiable, elle n’a pas à être accompagnée d’une certification, puisqu’il n’y a pas de réglementation à cet effet au Canada. L’entreprise doit être en mesure de prouver que la déclaration est fondée sur des « épreuves suffisantes et appropriées ».