Les femmes ont-elles le droit de porter le legging comme un pantalon? Le débat a été relancé la semaine dernière aux États-Unis après qu'un journal étudiant universitaire eut publié la lettre d'une mère enjoignant aux jeunes femmes de se débarrasser de ce «vêtement impardonnable». Elles ont protesté avec le Leggings Pride Day. Plus qu'une simple controverse vestimentaire, l'affaire a été perçue comme une façon de policer (encore) l'habillement des femmes.

Publié le 5 avr. 2019
Valérie Simard LA PRESSE

«The legging problem»: c'est le titre de la lettre ouverte écrite par Maryann White, «une mère catholique de quatre fils avec un problème que seules les filles peuvent régler: le legging». Le refrain est connu. Mme White accuse le legging d'être trop révélateur et de distraire la gent masculine. Sa lettre, publiée dans The Observer, le journal étudiant de l'Université Notre Dame, en Indiana, a suscité l'ire des étudiantes et des organisations sur le campus. Le lendemain et le surlendemain, elles se sont présentées à l'université en legging. Le débat a gagné les réseaux sociaux, puis l'ensemble du pays.

> Lisez la lettre publiée dans The Observer (en anglais)

«Nous défendons notre droit de ne pas être tenues responsables des hommes et de ne pas être constamment surveillées par la morale ou la féminité», a déclaré sur Twitter Anne Jarrett, l'une des étudiantes à l'origine du mouvement.

Selon Marie-Anne Casselot, doctorante en philosophie à l'Université Laval et militante féministe, c'est un débat qui ne devrait plus avoir lieu en 2019. «On ne devrait plus avoir à se dire ce que les femmes devraient ou ne devraient pas mettre aujourd'hui, déclare-t-elle. On en parle encore, alors de toute évidence, il faut qu'on en débatte. Ça s'inscrit dans une continuité de discours moraux sur ce qui est une "bonne tenue féminine". Chaque année, il y a des discussions sur l'habillement des femmes, que ce soit les codes vestimentaires dans les écoles secondaires, le t-shirt de Catherine Dorion ou le t-shirt de Safia Nolin.»

Dans sa lettre, la mère se dit inquiète pour les jeunes femmes «à la fois à cause des gars peu recommandables qui vous jettent des regards menaçants et des gars sympas qui font tout pour éviter de vous regarder». Les étudiantes à l'origine du mouvement de protestation y ont vu la perpétuation du «discours qui est au centre de la culture du viol». «C'est exactement le type de discours qui vient renforcer cette idée-là que les hommes ont des pulsions incontrôlables envers le corps des femmes, remarque Marie-Anne Casselot. C'est ce mythe-là qu'il faut changer. Apprendre aux garçons que le regard objectivant sur le corps des femmes, c'est ça qui est un problème. Ce n'est pas nécessairement le désir que ces garçons peuvent avoir.»

Acceptation de soi

Pour Mariette Julien, professeure associée à l'École supérieure de mode de l'UQAM, le legging est indissociable de cette tendance à l'hypersexualisation qui est présente depuis les années 90. Intégré à la garde-robe des femmes dans les années 60, le legging était à l'origine porté sous la minijupe. Ce n'est que pendant les années 90 que les femmes ont commencé à le porter comme pantalon, une tendance qui s'est accentuée dans les dernières années avec la mode sportive et confortable. «C'est certain que c'est un vêtement très moulant et très suggestif, souligne Mme Julien. Ça ne fait pas l'unanimité.»

Elle croit que le legging s'inscrit dans une quête d'authenticité et dans le mouvement d'acceptation de soi. «Les filles ne veulent plus se faire dire comment s'habiller, constate-t-elle. C'est sûr que ça ne peut pas plaire à tout le monde parce que, parfois, il y a des faux pas. Le legging peut facilement verser dans le faux pas. D'ailleurs, les stylistes professionnelles ne suggèrent jamais de le porter comme un pantalon. Il faut le porter avec un chemisier plus long. Il faut cacher les fesses. Dans la mode, à un moment donné, il y a un glissement, une exagération. C'est ça, la mode, aussi.»

Marie-Anne Casselot observe que la jeune génération n'hésite plus à monter au front contre les tentatives de contrôler sa façon de s'habiller. Elle cite en exemple le mouvement des carrés jaunes, portés par des élèves du secondaire qui, l'an dernier, ont dénoncé l'obligation de porter un soutien-gorge à l'école. «Ce mouvement est une version miroir de la lettre de cette mère. On voit de plus en plus de jeunes femmes se mobiliser [contre ce discours]. C'est encourageant.»