Les enfants pauvres ont un cerveau plus petit, selon une nouvelle étude américaine. L'effet de la pauvreté est toutefois complètement effacé si les parents sont empathiques malgré leurs difficultés financières.

Publié le 10 nov. 2013
MATHIEU PERREAULT LA PRESSE

Les chercheurs américains, qui publient dans la revue JAMA Pediatrics, ont étudié deux zones du cerveau notamment impliquées dans la gestion du stress et dans la mémoire, soit l'hippocampe et l'amygdale. La pauvreté durant la petite enfance pourrait réduire de 10% la taille de ces deux régions.

«C'est un article très impressionnant», estime Michael Meaney, neuropsychologue à l'Université McGill. «Il y a eu des études qui ont montré que la pauvreté a des effets cognitifs et comportementaux à long terme. Mais on n'a jamais vu concrètement les effets biologiques sur le cerveau. On comprend mieux le chemin par lequel la pauvreté influence l'enfant, par le biais de la famille. Et comment la famille peut contrecarrer les effets de la pauvreté, en donnant du soutien et de l'amour à l'enfant plutôt qu'en le laissant à lui-même et en lui montrant de l'hostilité.»

Les chercheurs de l'Université Washington, à St. Louis, n'avaient pas comme objectif initial d'étudier les effets de la pauvreté. «C'est une cohorte que nous suivons depuis 10 ans pour étudier la dépression à l'âge préscolaire», a expliqué Joan Luby, l'auteure principale de l'étude, en entrevue téléphonique. «Nous voulions voir les effets de la dépression en bas âge sur le cerveau. En évaluant l'influence de différentes variables, nous avons vu que la pauvreté était le facteur dominant.»

La psychiatre de St. Louis, souvent citée dans les articles sur la médication psychiatrique à l'âge préscolaire, suit 145 enfants. Le seuil de pauvreté établi par le gouvernement américain - 23 000$ US pour une famille de quatre - était la variable utilisée.

Les enfants riches dont les parents ne sont pas empathiques ont-ils aussi un petit cerveau? «Pour le savoir, il faudrait avoir un échantillon plus grand d'enfants riches, dit la Dre Luby. Mais la pauvreté était de loin la variable la plus importante dans les analyses.»

Les enfants déprimés étaient surreprésentés (30%) dans l'échantillon, un facteur qui pourrait invalider la conclusion de l'étude, selon un commentaire qui accompagnait celle-ci. La Dre Luby affirme avoir vérifié cette hypothèse.

«Je pense que la dépression est plutôt une conséquence de la pauvreté, comme la taille du cerveau», avance quant à lui M. Meaney. La dépression pourrait même être un autre legs des parents, selon Richard E. Tremblay, psychologue de l'Université de Montréal qui a souvent écrit sur l'importance de l'intervention précoce auprès des familles pauvres.

«Nous avons publié l'an dernier un article qui montre que les enfants de mères dépressives ont des amygdales plus petites, dit M. Tremblay. Ça affecte les choix de partenaires, de style de vie durant la grossesse, de carrière. Il y a un débat entre les sociologues et les biologistes. Les premiers disent que la pauvreté est causée par l'environnement, les biologistes disent que les causes de la pauvreté sont biologiques, un cerveau qui fonctionne moins bien. Cette étude montre que les deux sont vrais.»

La garderie salvatrice

Cette étude montre l'importance de débloquer des fonds pour que les enfants pauvres fréquentent la garderie, selon ses auteurs et selon Richard E. Tremblay, de l'Université de Montréal. «Au Québec, le gros des investissements va à des familles qui pourraient elles-mêmes se payer la garderie, dont les enfants n'ont pas besoin de ce genre d'environnement pour les aider à réussir dans la vie. Alors que les enfants pauvres du Québec sont privés de ce dont ils ont besoin pour leur développement. On investit pour la classe moyenne, mais on oublie que ce qui nous coûte cher, ce sont ces enfants qui passent leur petite enfance chez eux dans un environnement qui est loin d'être optimum. Il faut donner aux mères pauvres des incitatifs pour envoyer leurs enfants à la garderie. Aux États‑Unis, il y a plusieurs programmes qui soutiennent les mères défavorisées dès le début de la grossesse, aident à l'inscription à la garderie et les préparent à y envoyer leurs enfants. J'avais réussi à avoir des fonds pour ça il y a 15 ans, mais on ne couvre toujours qu'une femme sur cinq qui en a besoin.» Un programme américain cité en exemple par M. Tremblay, le Partenariat infirmière-famille (NFP), permet de réduire de 67% les problèmes comportementaux et scolaires des enfants pauvres, et de 59% les arrestations avant l'âge de 15 ans.

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23% : Proportion des Montréalais qui sont sous le seuil de faible revenu, après impôts

15% : Proportion des Québécois qui sont sous le seuil de faible revenu, après impôts

31% : Proportion des familles monoparentales québécoises qui sont sous le seuil de faible revenu, après impôts

- Sources: ISQ, Ville de Montréal