À compétences égales, les chercheuses canadiennes du domaine de la santé ont moins de chances d'obtenir des subventions que leurs collègues masculins lorsqu'elles font des demandes de bourses de recherche auprès du fédéral. Mais étonnamment, ce ne sont pas les examinateurs masculins qui plombent leurs notes... mais bien les évaluatrices féminines !

Mis à jour le 23 avr. 2018
Philippe Mercure LA PRESSE

C'est ce que révèle une étude menée par des chercheurs des Instituts de recherche en santé du Canada et de l'Université McGill, publiée aujourd'hui dans le Canadian Medical Association Journal.

« On sait que les femmes ne publient pas au même rythme que les hommes et qu'elles ont une productivité scientifique moindre, et je crois qu'on vient d'en identifier une raison dans cette recherche », dit Robyn Tamblyn, directrice scientifique des Instituts de recherche en santé du Canada et auteure principale de l'étude.

Mme Tamblyn, qui est aussi professeure à McGill, parle carrément d'un cercle vicieux. À compétences égales, les femmes ont moins de chances de faire financer leurs travaux. Leur carrière progresse donc moins vite et elles publient moins, ce qui mine leurs chances d'obtenir des subventions futures.

Pour arriver à ce constat, les chercheurs ont examiné les 11 624 demandes de subventions envoyées entre 2012 et 2014 au principal bailleur de fonds en recherche sur la santé au Canada, les Instituts de recherche en santé du Canada. Cet organisme fédéral investit environ 1 milliard de dollars par année en recherche.

Les chercheurs ont examiné minutieusement le profil des candidats, notamment en évaluant leurs articles scientifiques et la qualité des journaux où ils ont été publiés. Ils ont noté qu'à productivité scientifique égale, les femmes obtenaient des notes plus basses. À titre d'exemple, en sciences appliquées, les modèles montrent qu'une femme obtiendrait une note de 3,75 là où un homme au même profil obtiendrait 3,82 (sur une note maximale de 4,9).

« C'est une différence significative, car la différence entre un projet financé et un projet non financé se joue sur des décimales. » - Robyn Tamblyn, directrice scientifique des Instituts de recherche en santé du Canada et auteure principale de l'étude

Le biais est plus faible en sciences fondamentales. Selon Mme Tamblyn, cela est sans doute dû au fait que l'évaluation des demandes exige moins d'interprétation de la part des examinateurs.

De nombreuses études avaient déjà montré que les chercheuses obtiennent proportionnellement moins de bourses d'études que leurs homologues masculins, mais peu d'entre elles avaient examiné le profil des candidates.

LES FEMMES PLUS SÉVÈRES

On pourrait penser qu'une femme scientifique qui voit sa demande évaluée seulement par des hommes sera victime de sexisme et verra son dossier plombé. Or, ce n'est pas le cas. En fait, les examinatrices sont nettement plus sévères que les hommes quand elles évaluent des demandes de bourses, peu importe le sexe des candidats évalués. Comme les statistiques montrent que les femmes sont plus susceptibles de voir leurs demandes évaluées par d'autres femmes, cela nuit à leurs chances de succès.

« Ça m'a beaucoup étonnée. Nous avons examiné attentivement les données parce que je m'attendais à ce que ce soit les hommes qui soient plus durs avec les femmes, mais ce n'est pas ce qui se passe. » - Robyn Tamblyn

Les chercheurs ont aussi noté que des conflits d'intérêts sont déclarés dans pas moins de 67 % des demandes d'évaluation. Mme Tamblyn l'explique par le fait que les milieux scientifiques canadiens sont relativement petits, ce qui fait que les experts d'un même domaine finissent tous par se connaître. Elle croit qu'on pourrait régler en partie le problème en faisant davantage appel à des évaluateurs internationaux.

De façon générale, l'étude montre que plusieurs caractéristiques des évaluateurs comme leur sexe et leur expertise influencent les notes accordées au candidat, ce qui introduit des biais dans les évaluations et fait en sorte que le choix des projets scientifiques financés n'est pas complètement objectif. Les Instituts de recherche en santé du Canada admettent qu'il s'agit d'un problème « important » et évaluent diverses avenues pour le régler. Parmi celles-ci, notons l'idée de sensibiliser les examinateurs aux risques des biais inconscients, d'augmenter le nombre d'examinateurs qui se penchent sur chaque projet ou même de corriger statistiquement les notes en fonction des biais connus.